À propos

Blog du cycle de conférences “Comment faire d’une classe une œuvre d’art ?” (2014-2016), conçu par Marie Preston et Gwenola Wagon, partagé en 2014-2015 avec les cours “Historiographie du design graphique” de Catherine de Smet et “ Design graphique, édition et art contemporain”, de Jérôme Saint-Loubert Bié.

Département Arts plastiques de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

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Comment faire d’une classe une œuvre d’art ?

« […] nous pouvons aujourd’hui reconnaître non seulement le discours, mais aussi l’enseignement comme un médium artistique. Un grand nombre d’artistes contemporains ne voient aucune distinction fondamentale entre art et pédagogie. La programmation d’événements, de séminaires et de débats (ainsi que les organisations alternatives qui peuvent en découler) sont autant d’activités pouvant être conçues comme des aboutissements artistiques exactement de la même manière que la production d’objets distincts, de performances et d’interventions. » Bishop (Claire), « Comment faire vivre une classe scolaire comme œuvre d’art? », Microséminaire, réflexions sur les pratiques curatoriales Hors les murs, Parc Saint Léger, Conseil général de la Nièvre, 2013, trad. Christine Vivier, p. 99-100.

Conçu comme un cycle de conférences, ce cours se propose de réfléchir à la manière dont l’art et la pédagogie interagissent aujourd’hui. En effet, comme le décrit Claire Bishop dans son article « Comment faire vivre une salle de classe comme une œuvre d’art ? », certain artiste revendique la création de situations pédagogiques comme des œuvres. Ce « tournant éducatif » de l’art, décrit par Irit Rogoff, s’inscrit dans le continuité des expériences d’artistes pédagogues ayant développés des pédagogies alternatives et expérimentales dans les années 70. Eux-mêmes étaient les héritiers des de premiers pédagogues comme Johann Heinrich Pestalozzi et Friedrich Fröbel puis, plus tard, aux États-Unis, John Dewey ou, en France, Célestin Freinet. Ces pensées de la petite enfance avaient l’ambition de penser à la société dans sa totalité.

Aujourd’hui les départements de médiation des musées et centres d’art invitent de plus en plus souvent des artistes à mener des projets coopératifs sous forme d’ateliers avec des enfants, des élèves, des étudiants, des communautés[1]. Ils y voient deux intérêts, d’abord celui d’inscrire au cœur de leur projet institutionnel et dans la logique de leur mission d’intérêt public, une dimension sociale. Mais aussi celui de proposer une alternative à un système éducatif de plus en plus hiérarchisé et normatif. Autrement dit une forme de réinvestissement de la sphère publique. Certains des artistes engagés dans ce type de commande profitent de ces dispositifs pour créer des œuvres (participatives, collaboratives ou coopératives socialement) et non pas simplement pour répondre à la fonction d’animateur à laquelle ils pourraient se cantonner. Ce tournant pédagogique a d’ailleurs permis la reconnaissance et le développement des pratiques collaboratives. Ainsi ces ateliers (ou workshops) sont pensés comme des formes de transmission investies en tant qu’art et déplacent le modèle d’apprentissage traditionnel sur un autre terrain que celui de l’école ou de l’université. Fort de ce constat, il nous semble pourtant que cette dernière — c’est notre postulat de départ — et spécifiquement l’université de Vincennes-Saint-Denis, historiquement expérimentale, pourrait aussi être le lieu de ces expérimentations de la part d’artistes enseignant —chercheur. En effet, alors que les pratiques collaboratives se tournent de plus en plus vers la pédagogie pour, selon Claire Bishop, offrir un contenu intellectuel à des pratiques se suffisant auparavant d’un simple espace de convivialité ou soumise à la « réparation du lien social » (esthétique relationnelle). La dimension de « recherche » inhérente à ces pratiques et qui est le maître mot des pratiques artistiques quelles qu’elles soient aujourd’hui, est une des spécificités de notre statut d’enseignant-chercheur. Christophe Kihm et Valérie Mavridorakis, à la suite de deux colloques « Teaching the World II : l’enseignement par l’expérience » à Nantes et « Figures et méthodes de la transmission artistique : quelle histoire »[2] pensent, quant à eux, que cette attraction actuelle pour la pédagogie expérimentale participe du fait que : « l’action artistique reste considérée comme un espace d’expérimentation politique, et donc de résistance à la réification des connaissances et des productions symboliques, fondé sur une tradition moderne de l’indiscipline, de l’hybridation des pratiques et des savoirs[3]. » Dans cette perspective, il nous semble néanmoins important de dire, qu’il ne s’agit pas ici d’opposer les institutions mais bien de penser leur complémentarité. Car que ce soit dans les musées, les centres d’art, les écoles d’art ou l’université, les contraintes sont nombreuses et les dispositifs (souvent inhérents à une structure et dont l’artiste n’est pas toujours maître) ne sont pas toujours pensés en vue de proposer un réel espace d’invention et de création. À nous et à chacun d’en inventer des modalités.

Au cours de ce cycle de conférences, il s’agit donc de réfléchir aux rapports entre art et pédagogie d’abord comme forme expérimentale de transmission et ensuite, à travers le filtre de l’analyse des pratiques collaboratives dans des contextes pédagogiques ou en tant que créatrices de contextes pédagogiques. À partir d’expériences concrètes passées et actuelles, nous partirons à la recherche de méthodes et de désirs afin de tenter de mettre en œuvre, à notre tour, concrètement et collectivement, une classe comme une œuvre d’art.

Marie Preston

[1] « Néanmoins, il doit être souligné que les projets pédagogiques sont toujours marginaux par rapport au business du marché de l’art, même s’ils sont de plus en plus influents dans le secteur public européen », Claire Bishop, « Pedagogic Projects : “How do you bring a classroom to life as if it were a work of art ?” », Artificial Hells, Participatory art and the politics of spectatorship, Verso, 2012, p. 242.

[2] Christophe Kihm et Valérie Mavridorakis, « La transmission en actes », Transmettre l’art, figures et méthodes quelle histoire ?, Les presses du réel, 2013.

[3] Ibid., p. 19.

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