La limite symbolique de la porte

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Athènes, Paris, Berlin 2013
Ioanna Neofytou, Elena Socratous, Marios Patsalis

Sujet : Invitation à une personne inconnue.
Actions menées par 3 personnes dans 3 villes différentes.
Thème : Organisation d’une soirée.
Logistique : Une caméra vidéo, un enregistreur audio et un ou deux assistants.
Lieux : La rue et l’appartement.

Description de la procédure :
A l’intérieur de l’appartement se tient réuni un petit groupe de 2 à 5 personnes. Tandis que l’artiste performeur est dans la rue, devant l’entrée de son immeuble où il reste pour aborder des passants. Il se présente à eux : donne son prénom ; dit d’où il vient ; et essaye d’engager une conversation. Il les invite à se joindre à une soirée qu’il a organisée chez lui. Les passants acceptent ou rejettent la proposition. Celui qui accepte, suit l’artiste chez lui, reste dans son appartement, discute et partage un moment de convivialité avec l’ensemble des invités. La même procédure sera suivie dans les différents appartements de chaque ville.

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Déroulement de la performance :
Un cameraman suit discrètement l’artiste performeur et filme de loin les différentes scènes : les discussions avec les passants ; l’entrée de l’inconnu dans l’appartement de l’artiste et le déroulement de la soirée. Il filme les dialogues et les interactions qui ont lieu, et se focalise essentiellement sur les réactions des personnes abordées.
Le cameraman suivra l’artiste performeur dans toutes ses actions et tous ses déplacements, de la rue à la soirée dans l’appartement. Il filmera également les réactions des invités qui attendent dans l’appartement. D’autres plans seront ajoutés : scènes autour de la maison ; la vie du quartier ; les badauds et les invités déjà présents dans l’appartement.

Plan de mise en œuvre:
Paris: action, le 23 Novembre 2013 à 15h00 au 164 rue de Fbg Poissonnière, 75010.
Athènes: action, le 15-17 Novembre 2013.
Berlin: action, du 29 Novembre au 1er Décembre 2013.
Montage Final des 3 performances en décembre.
Les vidéos de ces 3 actions seront présentées parallèlement sur un seul et même écran.

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Problématique :
L’objectif de cette performance est d’explorer, dans notre société actuelle, le champ de la « tolérance » dans une situation inhabituelle – ici le fait d’inviter un inconnu chez soi – et de questionner le « faire confiance à» et « avoir confiance en » un individu pris au hasard dans l’espace public de la rue.
Jusqu’à quel point sommes-nous ouverts ou fermés aux autres, aux étrangers, ou à un inconnu? Quelles limites sociales donnons-nous à nos relations dans l’espace public ? Quels sont, lorsque l’espace public interfère avec celui du privé et de l’intime, les comportements et les manières de faire ? De quelle façon et jusqu’où sommes-nous prêt à « faire confiance à » autrui ? Dans une société basée sur une économie marchande, quel est notre rapport au don et au fait de recevoir sans contre-don ? Et enfin, quelles sont les frontières et les limites entre espace intime, privé et public ?

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pour voir la performance clicque ici:

performance 23.11.2013

enregistrement sonore

Contexte général :

« Qui leur faisaient obstacles… »

« Le plus grands nombre de ceux qui passaient avait un maintien convaincu et propre aux affaires et ne semblaient occupés qu’à se frayer un chemin à travers la foule. Ils fronçaient les sourcils et roulaient les yeux vivement ; quand ils étaient bousculés par quelques passants voisins, ils ne montraient aucun symptôme d’impatience, mais rajustaient leurs vêtements et se dépêchaient. D’autres, une classe fort nombreuses encore, étaient inquiets dans leur mouvement, avaient le sang à la figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme si ils se sentaient seuls par le fait de la multitude innombrable qui les entouraient. Quand ils étaient arrêtés dans leur marche, ces gens-là cessaient tout à coup de marmonner, mais redoublaient leurs gesticulations et attendaient, avec un sourire distrait et exagéré, le passage de personnes qui leur faisaient obstacles. »
« L’homme des foules », Edgar Alan Poe

De manière général, une telle action représente une réelle nuisance car elle gêne les passants, surtout ceux qui n’ont pas la volonté de s’arrêter sur leur chemin et leur trajectoire. Nous pourrions regrouper ces situations dans une sorte de « collection de refus » : une collection de réponses négatives et de prétextes. Refuser de suivre un inconnu jusqu’à son domicile pour entrer chez lui semble constituer un comportement social établi et généralisé.

En dépit du fait que dans la performance qui prend place à Paris, une personne accepte l’invitation, l’étanchéité des sphères du privé et public reste intact. La crainte de suivre un inconnu pour pénétrer dans son espace intime – celui de l’appartement – reste un comportement profondément ancré dans nos mœurs et les lois et les usages qui s’opèrent dans nos relations sociales. Le refus ne serait pas uniquement motivé par l’appréhension d’un potentiel danger physique, mais aussi fondé sur des lacunes sociales et relationnelles, celles d’une société qui privilégierait l’individualisme.

Il faut distinguer, l’espaces publiques – ici l’espace de la rue – dans laquelle nous échangeons et partageons volontiers une conversation avec des inconnus, et la sphère privée – le foyer – où nous sommes réticent à l’idée d’inviter un inconnu. A l’opposé, un inconnu sera aussi gêné de rentrer chez quelqu’un qu’il ne connaît pas.

Le franchissement de la barrière symbolique de la porte exige une transformation des codes et mœurs qui s’établissent dans nos interactions sociales, et une manière différente de construire la relation avec l’autre. Le domaine de la maison, qui est une représentation physique et symbolique de notre espace privé, se confond avec l’espace intime pour former un seul ensemble et un même « corps ». La « maison » est le cadre et le lieu privé et intime d’un individu, ou d’un groupe d’individus comme la famille ou un groupe de personnes (l’espace de la collocation par exemple). Dans le langage : « chez moi », la « maison » se confond avec le sujet lui-même et se substitue à son intimité. Le rapport que nous établissons à notre lieu de domicile correspond, en quelque sorte, à un type d’esthétique et une symbolique de la propriété. De même,  il correspond à l’espace privatisé, celui de son propriétaire qui possède ce bien immobilier sur les plans juridiques et économiques.

Selon Richart Sannet, la société est construite suivant une distribution de « rôles ». Ces rôles se réfèrent et se jouent de manières spécifiques qu’ils se tiennent dans la sphère du privé ou du public. Les comportements qui lui sont liés varient selon le degré d’intimité développé dans la relation entre les individus, et sont également en rapport avec les lieux et les espaces dans lesquels ils prennent forme.

J’observe que le contact qui s’établit avec un inconnu est toléré dans l’espace public, mais il est soumis à des barrières et des frontières qui délimitent notre intimité et notre espace privé. Il n’y a pas de foyer sans propriétaire. De même, les objets qui s’inscrivent dans un foyer sont du domaine du privé. Aussi, l’espace du foyer n’est ni ouvert ni accessible à un inconnu. Pour conclure, je dirais que la notion de propriété est fondamentalement liée à la vie privée, elle lui est même indispensable et déterminante. L’exemple du sans-abri est prégnant : il n’a pas de vie privée car il ne possède pas de domicile et n’a pas accès à la propriété.

 

Les espaces publics

“En second lieu, le mot publique désigne le monde lui-même en ce qu’il nous en commun à tous et se distingue de la place que nous y possédons individuellement. Cependant ce monde n’est pas identique à la Terre ou la nature, en tant que cadre du mouvement des hommes et condition générale de la vie. Il est lié aux productions humaines, aux objets fabriqués de main d’homme, ainsi qu’aux relations qui existent entre les habitants de ce monde fait par l’homme. Vivre ensemble dans le monde : c’est dire essentiellement qu’un monde d’objets se tient entre ceux que l’ont en commun, comme une table est située entre ceux qui s’assoient autour d’elle ; le monde, comme tout entre-deux, relie et sépare en même temps les hommes. Le domaine public, monde commun, nous rassemble mais aussi nous empêche, pour ainsi dire, de tomber les uns sur les autres. ”

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961,1983

Dans les sociétés modernes, la majorité des espaces publiques est un ensemble de bâtiments, qui ne nous appartiennent pas, où se déplacent gens que nous ne connaissons pas. Les trottoirs, les rues, le métro, les bus, etc., ils ne sont pas construits comme lieux de sociabilité et ils n’ont pas cette fonction. Même si on consacre une grande partie de notre temps aux moyens de transport et aux espaces urbains, il est rare de communiquer avec les autres passants. Il s’agit des espaces de transition, qu’ils regroupent des grandes masses, mais ils ne parviennent pas à créer les conditions pour une vraie communication. Comme H.Arendt prétend, bien que ces espaces nous ressemblent, ils nous empêchent de se rencontrer.

Même les zones qu’on prétend être des lieux de socialisation comme les cafés, les bars, les restaurants, les centres commerciaux, etc., ils ont en réalité d’abord une fonction économique et commerciale. Cela signifie que ces espaces semi-publics visent une clientèle spécifique, qui répond au besoin de consommation. L’exemple de David Harvey dans l’ouvrage «  L’économie politique à l΄espace public» décrit le fonctionnement de ces espaces semi-publics comme suit:

« Le café n’est pas exactement un espace privé soit, c’est un espace dans lequel une population sélective est autorisée à des fins commerciales et de consommation. La famille pauvre perçoit l’espace comme un endroit réservé, ou la richesse qui leur est normalement destinée, reste confinée dans le café. Ce dernier projette une image spécifique vers l’espace public qui dans ce cas précis est le trottoir. Les démunis ne peuvent l’ignorer tout comme ils ne peuvent pas l’éviter, ce qui est réciproque pour les clients du café. Cependant, la frontière n’est pas hermétique ce qui, étonnamment, pourrait engendrer une zone conflictuelle. »

Les espaces urbains sont construits de façon à inciter les individus à la consommation; l’apparence de la ville contemporain est le plus claire justificatif : les pancartes de publicité, les grands magazines du commerce, la lumière néon, les signes etc. Comme dirait W.Benjamin, ces villes sont «l’adoration fétichiste de la marchandise  ». Cette planification urbaine modifie le rapport entre les êtres humains en consacrant leur temps libre non à la construction de relations sociales, mais à la consommation. 

La consommation n’est pas la seule raison qui empêche le développement des relations plus profond entre les individus ; un autre facteur explique ce fait, il s’agit de dédain de la sphère publique comme une arène pour l’élaboration politique. «Une fois que la ville  est perçue par la capitale, uniquement comme un spectacle, elle ne peut seulement être vécue passivement plutôt que activement; ceci généré par le peuple à travers sa participation politique. » (David Harvey, The Political Economy of Public Space).

Il est tout-à-fait probable qu’une revitalisation fondée sur l’expérience nouvelle et dynamique de l’espace public soit à cet égard nécessaire. En ce sens une reconfiguration de la sphère privée comme un endroit collectif et non pas comme un endroit individualisé du bonheur petit bourgeois, comme l’a relevé Habermas, semble plus que nécessaire aujourd’hui. Notre action est inscrite dans un tel contexte de création de «situations» qui remettent en question la notion d’espace et des relations interpersonnelles.

 

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Bibliographie :
Habermas Jürgen, L’espace public, Payot, Paris, 2011.
Sennett Richard, Les Tyrannies de l’intimité, Le Seuil, Paris, 1979.
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, 1961,1983.
David Harvey, L’économie politique à l’espace public , http://davidharvey.org/media/public.pdf
Therry Paquot, L’espace public, La découverte, 2009

Je voudrais remercier Temana et Shake pour le support technique, tous qui assisté à la soirée, et surtout Jamele qui nous avons donné de confiance.

 

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