Émilie Brout & Maxime Marion, « Les nouveaux chercheurs d’or », Galerie 22,48 m²

Les nouveaux courtiers en images

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Vue de l’exposition, Photo : galerie 22,48 m2

« Derrière chaque image, quelque chose a disparu – et c’est cela qui fait sa fascination. Derrière la réalité virtuelle, sous toutes ses formes (télématique, informatique, numérique, etc.), le réel a disparu – et c’est cela qui fascine tout le monde » disait Jean Baudrillard.[1] Après la révolution numérique, la frontière entre réalité, réalité virtuelle et leur valeur ou nullité est devenue évanescente. Comment peut-on définir cette fascination remarquée par Baudrillard ? Comment trouver de la valeur dans le réel qui a disparu ? À partir de ce point de vue, l’exposition « Les nouveaux chercheurs d’or » pose des problématiques intéressantes sur des images, leurs valeurs, et de nouveaux mythes contemporains.

LesNouveauxCherhcheursDOr

Émilie Brout & Maxime Marion, Les Nouveaux chercheurs d’or, 2015, Free golden samples, printed texts, variables dimensions, Photo : galerie 22,48 m2

  Émilie Brout & Maxime Marion travaillent autour de la vidéo, de la photographie, du web art et de l’installation interactive, se concentrant sur des images collectives qu’ils créent ou sélectionnent en ligne. Leurs oeuvres explorent et interrogent habituellement les images situées entre les univers analogique et numérique, six nouvelles pièces traitent plus de la valeur associée aux images ou au virtuel. Le titre de l’exposition « Les nouveaux chercheurs d’or », qui est aussi le titre de l’une des oeuvres, est déjà une allusion à l’or en tant que valeur étalon et symbole de ce qui est précieux. Le travail des artistes peut en fait être compris comme celui de nouveaux courtiers en images qui réinventent les images, leur enlèvent ou rajoutent de la valeur. Dans les nouveaux chercheurs d’or (2015), une oeuvre présente une série d’échantillons de produits dorés obtenus gratuitement via des recherches en ligne, bien que ces échantillons n’aient aucune valeur marchande, le résultat des recherches approfondies et informations minutieuses collectées créée une nouvelle valeur : leur histoire stratifiée. La couleur or qui était juste utilisée dans ces échantillons commerciaux comme un cliché suggérant un objet précieux a acquis finalement une valeur équivalente à cette image dorée. Return of the Broken Screens (2015) évoque aussi ce sujet : des appareils numériques cassés acquièrent une nouvelle valeur via une vidéo personnalisée et spécifique aux fêlures de leur écran.

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Émilie Brout & Maxime Marion, Return of the broken Screens, 2015, 13,5 ☓ 7 cm, Photo : galerie 22,48 m2

  Jusqu’où cette obsolescence qui a obtenu de la valeur va-t-elle aller ? Peut-on dire que la valeur de l’image a une substance ? La vidéo d’animation Regulus (2015) de durée indéterminée (puisque en continuelle extension), et la série Ghosts of your Souvenir (2015) d’autoportraits obtenus via des photographies traquées en ligne, pourraient répondre ces questions. Dans la première, des milliers des photographies récupérées automatiquement dans l’internet prolifèrent et s’agglutinent ; photographies intimes qui deviennent oniriques, bien que composées au hasard d’internet par la machine en suivant une règle algorithmique : la présence d’une forme ronde vide dans les images retenues. Regulus qui a acquis une valeur fantasmatique par l’algorithme des artistes est vendu à la coupe, comme une saucisse! Par ailleurs, dans Ghosts of your Souvenir, les artistes expérimentent la dévalorisation et l’appropriation des photos souvenirs d’autres personnes en s’y immisçant subrepticement et systématiquement puis en traquant l’apparition sur les réseaux sociaux des photos qu’ils ont investies. Dans ce déplacement de la photo vers une simple image de base de données, le statut spécifique de la photographie s’annule, et en même temps l’image s’attribue un nouveau statut en tant qu’autoportrait des artistes dans des perspectives éclatées. Ce qui est séduisant c’est le fait que la disparition de la valeur dans ces photos souvenirs et l’apparition de la valeur dans l’image coïncident avec le jeu numérique des artistes autour et sur la surface de l’oeuvre. La valeur, devenue illusion, s’écoule sur l’oeuvre et détourne l’angle original de prise de vue, créant une interrogation autour de sa fonction pour commémorer et celle pour surveiller.

Regulus

Émilie Brout & Maxime Marion, Regulus, 2015, Photo : galerie 22,48 m2

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Émilie Brout & Maxime Marion, Ghosts of your Souvenir, 2014 – en cours, Installation, 80 ☓ 280 cm, collection de photographies trouvées en ligne, tirages numériques sous Plexiglas, Dibond, Photo : galerie 22,48 m2

 L’intérêt des artistes sur la valeur onirique de l’image s’étend aussi aux mythes contemporains. Nakamoto (2014) est une image d’un pseudo-passeport vu comme une preuve de mythologie contemporaine. Nakamoto est un personnage voilé à qui on attribue Bitcoin, un système économique parallèle de paiement en ligne anonyme, sa personnalité et son histoire sont sans doute auto-inventée et constituent un véritable mirage de l’internet. Jamais identifié, il est considéré comme une existence vivante mythique. Les artistes se sont efforcés de matérialiser, de donner une preuve de cette identité mythologique en créant son pseudo-passeport, dont la photo d’identité est une synthèse informatique du visage humain moyen, alors que la date de naissance a été découverte sur des sites. S’ils ont symbolisé la valeur mythique actuelle de Nakamoto, ils ont créé la valeur d’un autre mythe contemporain dans Untitled SAS (2015). Tout comme bitcoin est une monnaie virtuelle, Untitled SAS est une oeuvre immatérielle ; une société dont on peut acheter les actions et dont le seul but et objet est d’être une oeuvre d’art. Son enseigne en néon, les documents officiels, la liste d’investisseur et le mur en marbre évoquant une sorte de bureau de bien immobilier sont les dispositifs élémentaires de l’existence visible et tangible cette société, mais la valeur artistique de cette oeuvre est bien invisible. La valeur artistique de Untitled SAS se tient donc par le commerce avec public.

Nakamoto (The Proof)

Émilie Brout & Maxime Marion, Nakamoto (The Proof), Passport scan, 2014 Photo : galerie 22,48 m2

  Émilie Brout et Maxime Marion jouent avec le système métaphysique (abstrait) de valeur qui s’applique autour de l’image. L’image dématérialisée obtient une valeur invisible par ‘un dispositif de valorisation’ conçu par les artistes et devient une illusion charmante. Ensuite cette illusion teste son nouveau prix et sa nouvelle capacité artistique au travers de technologies avancées. Ce qui est remarquable, c’est que Untitled SAS va au-delà du comportement un peu conformiste des artistes autour de la technologie et la surabondance d’images. À partir de cette oeuvre, je vois le nouveau Nakamoto créant une nouvelle valeur dans l’art contemporain qui pourrait devenir un mythe.

[1] Jean Baudrillard, Pourqoui tout n’a-t-il pas déjà disparu?, Paris, L’Herne, 2007, p.22

  Soyoung HYUN (Photo : galerie 22,48 m2)

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Émilie Brout & Maxime Marion, Untitled SAS, 2015, Installation, société par actions simplifiée, néon en verre soufflé, statuts, registre de mouvement de titres, documents divers, dimensions variables, Photo : galerie 22,48 m2

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