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Pimp my book ou contenus vs contenant.

Article publié le : mardi 28 décembre 2010. Rédigé par : Lucas Henao

Le travail d’Etienne Mineur et des éditions volumiques ouvre plusieurs questions par rapport aux livres comme médium et les possibilités ouvertes par les nouvelles technologies. Mise à l’épreuve de ce que c’est qu’un livre.
Etienne Mineur part d’un constat: il y a aujourd’hui (depuis 40 ans) une disparition du support physique des biens. Si l’on réfléchit, les supports ou formats du son, de l’image et même de l’argent, ont trouvé une traduction numérique, de la même façon qu’ont été produits des dispositifs de stockage et de reproduction à chaque fois plus petits et de capacité augmentée. Aujourd’hui ils (stockage et reproducteur) font un: on a par exemple l’iphone capable de reproduire les images et le son sauvegardés dans sa mémoire. Après, au regard du résultat, on dirait que la plupart des personnes sont assez satisfaites de la qualité de l’expérience.

Or, par rapport aux livres (et à d’autres productions écrites comme les dossiers universitaires) et leurs consommation, le public s’avère exigeant. Les compagnies ont mis longtemps pour mettre à point un lecteur des livres électroniques qui pallie les difficultés liées aux longues lecture sur les écrans et qui soit un digne concurrent de l’expérience avec des livres papier. C’est seulement maintenant que des tablettes signés Apple ou Samsung deviennent accessibles au grand public. Mais ces médiums semblent aller vers une sorte d’homogénéisation, c’est-à-dire vers l’écran tactile, support ultime auquel les contenus numériques doivent s’adapter. Cette numérisation et cette apparition sur l’écran plutôt que sur du papier est pour Mineur une perte de rapport physique envers le livre. Ce qui est mis en avant c’est le contenu. Le travail de Mineur sera donc de chercher à créer des nouvelles approches et de nouveaux rapports envers le livre-objet et le livre-contenu. Mineur entreprend sa recherche en repensant la nature des livres à l’ère des réseaux. Leurs matériaux, leur structure, leurs fonctions, leur mode de manipulation et d’apparition. Toutes sont pour lui des variables qui définissent les livres.

Ces livres ne veulent plus être des livres mais par exemple des jeux vidéos: l’objet gère l’ordre de lecture à l’aide des encres thermosensibles ou des capteurs de pression. Le livre demande à son utilisateur par exemple d’aller de la page 6 à la page 23, ou d’appuyer plusieurs fois pour accéder aux pages suivantes. Tout ceci dans l’idée de créer un jeu, un engagement entre le lecteur et son livre. Puis il crée aussi des livres qui tournent les pages tout seuls, commandés même via iphone. D’après Mineur, il cherche à faire rêver les gens, mais peut-être aussi à avoir des cauchemars. Comment? Un livre qui s’efface, des pages qui noircissent au fur et à mesure que les secondes passent. Vision qui rappelle quelque chose sur la nature des choses. Une résistance électrique est activée lors de l’ouverture du livre ce qui brûle les feuilles de papier fax.

Pour Etienne Mineur l’éphémère et la rareté confèrent aux choses de la valeur, ce qui va à contresens d’une certain logique d’abondance du monde éditorial moderne en général. D’autres projets comme un livre dépliable sur The Night of the Living Dead Pixels emploient l’iphone comme outil d’expansion multimédia: posé sur les différentes sections du livre, l’iphone montre des séquences vidéo.

Le travail des Éditions Volumiques ouvre de nouvelles frontières vis-à-vis de l’édition. Une grande partie de leurs travaux nous montrent le livre comme une entité presque organique, différente des autres, avec ses propres règles. Plein des choses peuvent être imaginées. J’espère juste que d’autres laboratoires comme les Éditions Volumiques existent dans le monde et qu’il y a ou aura d’autres propositions qui sortent un peu du monde des jeux.

Lucas Henao

Etienne Mineur, dans une vaste station d’essais

Article publié le : jeudi 16 décembre 2010. Rédigé par : Giulia Repetto

L’art fabrique quelque chose, un objet durable ou éphémère, mais ce processus de fabrication n’est pas guidé par un but et un plan préétablis, même s’il s’agit quelque part d’une fabrication «artisanale» ou «industrielle». Il s’en va fabriquer dans des zones inconnues, ne sachant pas quand ni avec quoi il reviendra. Sa finalité est de repenser, de refabriquer, de dynamiser et reconstruire ce qui dans l’expérience habituelle  a constamment tendance à se figer (un iphone est un iphone, un livre est un livre). Sa finalité n’est donc pas d’atteindre un but déjà connu par avance, mais de découvrir des voies inédites. Il s’agit d’un laboratoire (1), où l’on découvre grâce à une méthode d’observation, d’expérimentation et de raisonnement. S’il y a en art invention ou découverte de nouveaux agencements, de nouvelles visions du monde, de nouveaux modes d’être et de penser notre environnement, cette capacité d’expérimentation peut être effectivement rapprochée des processus d’invention tels qu’ils se pratiquent en philosophie ou en sciences.

Etienne Mineur part de l’observation de la réalité: la multitude d’e-mails dont on reporte la lecture au lendemain et que l’on n’aura jamais lu, un enfant qui joue à l’avion avec un téléphone portable de dernière génération, l’attachement que nos amis ont pour certains objets, livres ou les disques accumulés dans les années, attachement que, à vrai dire, nous partageons tous. C’est dans cette observation sensible de la réalité et des gestes les plus quotidiens, immergés, les deux, imbriqués, dans la rapidité des mutations technologique et sociales que nous connaissons, que se situent les racines de ses créations.
Création de design interactif, puisque c’est d’interaction qu’il s’agit ici, entre nous, «les consommateurs  », qui voulons de plus en plus devenir acteurs et protagonistes de nos achats ultra-technologiques, et nos objets, dont la consistance physique semble de plus en plus se raréfier. Etienne Mineur est partisan d’une prise de distance de ce processus de «disparition de l’objet» et d’univers d’écrans transparents à la Minority Report, pour tenter au contraire une réconciliation entre le numérique et le tangible, où l’objet serait au centre des préoccupations théoriques et pratiques de la fabrication du produit.

Plusieurs dimensions «analogiques» rentrent dans son travail, comme celle du temps et de la disparition, de la transformation d’un état visible à un autre: l’un de ses «livres magiques», le Livre qui disparaît, devient illisible vingt minutes après son ouverture, rendant la lecture peu à peu impossible. Cette «valeur de la disparition», qui semble antithétique par rapport aux principes fondateurs du web, on la retrouve aussi dans ses premiers travaux pour le site du couturier Issey Miyake, site qui pouvait être visité par l’internaute qu’une seule fois.Il y a une certaine poétique en tout cela, une poétique du faire, quelque part enfantine, qui invente des applications possibles pour des technologies préexistantes, dans un processus proche du bricolage et de l’amusement, qui semble faire table rase des conventions pour sonder les infinies facultés latentes dans ces formes d’hybridation de tangible et de virtuel.

(1) «La comparaison du monde avec un laboratoire lui avait rappelé une de ses vieilles idées. La vie qui lui aurait plu, il se l’était imaginée naguère comme une vaste station d’essais où l’on examinerait les meilleures façons d’être un homme et en découvrirait de nouvelles». Robert Musil, L’homme sans qualités.

Giulia Repetto