Musique au kilomètre

«C’est le regardeur qui fait l’œuvre» Marcel Duchamp

Tal Isaac Hadad travaille sur les lieux et leur matière sonore. Il s’intéresse à la façon dont le son globalisé est réinterprété dans divers contextes, à la forme d’imprégnation résistante opérée par les habitants «mondialisés». Pour expliciter cette démarche, il nous a montré deux séries de travaux, l’une réalisée en Turquie, l’autre au Brésil.

À Istanbul, il a fait un travail visuel et sonore de prélèvement, sa pratique s’apparentant au collage, collages de sons récoltés sur la bande FM, d’images de reportage sur la ville et ses habitants. Ce travail, Air Play Ground, a été présenté au Borusan Art Center aux habitants de la ville, rajoutant une strate d’images et de son dans une mise en abîme où le spectateur est à la fois regardeur et partie prenante de l’œuvre car habitant du lieu portraituré. Les sons récoltés étaient transmis par des micro-enceintes accrochées à de grands portraits réalisés en câble, créant une ambiance assez étrange.
L’artiste participe également au projet Global Heart Me, radio FM éphémère qui propose ente autres des collages sonores. Une soirée donnée pour le lancement de cette radio était ouverte à tous, à la seule condition que les invités viennent avec leur propre radio, retransmettant par ce média l’événement auquel ils assistaient et le modifiant par leur présence, prolongement auditif de la pensée de Marcel Duchamp, non seulement le regardeur mais aussi l’auditeur feraient l’œuvre.

Au Brésil, dans la région de Bélèm, il a rencontré des DJ «cannibales», au sens où ces personnages ingurgitent tous les sons et en font autre chose. Loin de tout, ils participent au monde et interagissent avec lui, se l’appropriant sans complexe ni vergogne. Ces DJ opèrent dans des cabines hyper-kitsch et décalées, ovnis futuristes dans cet environnement supra-naturel. Le travail en cours de l’artiste est pour le moment plus axé sur les acteurs et leurs attributs de ces énormes fêtes que sur les sons. La fonction du DJ est sacralisée par ces scènes incroyables, et l’artiste s’interroge sur la possibilité de voyages de ces créatures dans les lieux dont ils ont tiré leur force créative. En effet, les DJ ont compilés des sons planétaires et les ont si bien intégrés à leur pratique et univers que ces sons et mises en scène semblent nouveaux dans des lieux comme Rio ou Sao Paulo dont ils sont pourtant originaires.
Une nouvelle fois, Tal Isaac Hadad nous donne une sensation de vertige en rendant perceptible la mondialisation et les abîmes qu’elle génère.

Le travail de Tal Isaac Hadad n’est pour l’instant pas abouti, les projets présentés partent parfois dans tous les sens, mais comme le dit l’artiste, «je rate souvent, ce n’est pas grave, c’est la démarche qui m’intéresse». À suivre donc, si on ne craint pas de s’essouffler sur les traces de ce globe-trotter.

Véronique Fouché