Comme si le caméra était ton œil

L’œil machinique est partout. La société d’aujourd’hui est largement celle de la surveillance —une machine de vision— qui privilégie ce sens primordial à travers des technologies nouvelles. Le corps contemporain est soumis à une séance quasi constante de captures visuelles et électroniques, des traces fantômes enregistrées dans les archives numériques au nom de la sécurité. Ces indices humains sont à la fois désincarnés et incarcérés, nos images prises par ces appareils omniprésents, doués d’ubiquité, ces images détachées de leurs référents originaux. Ces spectres se retrouvent dans le spectacle panoptique qui sous-tend notre quotidien.
Le travail de Mohamed Bourouissa Temps mort (2009) se situe au seuil de ces images dépossédées. Bourouissa ressuscite la vision de surveillance en la renversant vers ses origines. Il donne la «parole visuelle» à un détenu, JC, qui filme de l’intérieur de sa cellule. Les contraintes de ce système carcéral deviennent l’arrière-plan d’un échange entre la liberté et l’isolation, l’artiste et le prisonnier. Les images partage cette qualité granuleuse des vidéos de surveillance, cette esthétique pixellisée que l’on retrouve chez des vidéos des délinquants diffusés sur l’Internet. Or, ici la compression de séquences filmées par le caméra de son portable ne réduit pas notre expérience de ce travail. Bien au contraire, cette pression visuelle est une force paradoxale qui sert à ouvrir ces images à toute une gamme de questions.

Dans Temps mort, le corps du détenu devient un dispositif de témoignage individuel. Le corps incarcéré est un corps contrôlé, soumis à un regard tout puissant. Ce regard n’est pas un regard physique, ou même un regard machinique. C’est un regard psychique qui est autonome du, mais aussi quelque part, rattaché au système carcéral dont la surveillance est cruciale. Or, c’est l’idée de la surveillance qui cause un changement du comportement chez le détenu, la stratégie même de la réhabilitation institutionnelle (1). Mohamed Bourouissa lui aussi agit sur une modification de ce corps surveillé et puni. Il mobilise un narratif personnel, un échange des visions à travers des conseils esthétiques de l’artiste. Or, ceci n’implique pas une hiérarchie de pouvoir: le rapport entre JC et Bourouissa évolue au fur et à mesure jusqu’au point où l’on ne sait plus qui filme. On sent même un sort de dépendance entre les deux, leurs messages SMS de plus en plus familiers, chargés d’espoir et de soin.

Ce film est en contraste direct avec les représentations populaires des prisons, comme le film Un prophète, qui peuvent rendre séduisant les personnages criminels. Le témoin du JC est un témoin très intime, mais il est également un témoin anonyme. On ne voit jamais son visage, il le cach : «je me sens trop petit», dit-il. Pourtant, on ne le juge pas, il a été jugé par le système déjà. Cela ne nous concerne pas. Ce sont les images qu’il filme qui projette son visage, impliquant nous aussi dans cet échange grâce à notre regard vers lui, vers son regard à lui renversé vers son intérieur. Ce jeu des regards est crucial pour Bourouissa, qui met l’accent sur le contenu de l’image et non pas sur l’auteur, sa géométrie émotionnelle, comme si le caméra était ton œil.

La disparition de visage fait référence au côté caché du système carcéral, mais aussi aux regards officiels et imperceptibles dans notre quotidien. Les images numériques fantômes, lancinantes, de nos corps sont prises à travers des technologies quotidiennes, nos téléphones portables et les caméras de surveillance. On perd son individualité dans cette archive anonyme et comptable. L’œil tout puissant enregistre tout trace, sauvegardée dans le système central. L’efficacité affective du Temps mort est fortement liée au fait qu’il utilise ces mêmes stratégies institutionnelles du pouvoir, mais en les renversant, en les corrompant. Cet acte de résistance crée un espace de liberté dans lequel tout contrôle officiel est, même si très brièvement, suspendu. Il est à travers cette lacune que Temps mort nous offre une pause, un moment libre pour considérer le témoin d’un visage caché, un corps puni.

Baden Pailthorpe

(1) Foucault, M. Surveiller et punir, naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975