Etienne Mineur, dans une vaste station d’essais

L’art fabrique quelque chose, un objet durable ou éphémère, mais ce processus de fabrication n’est pas guidé par un but et un plan préétablis, même s’il s’agit quelque part d’une fabrication «artisanale» ou «industrielle». Il s’en va fabriquer dans des zones inconnues, ne sachant pas quand ni avec quoi il reviendra. Sa finalité est de repenser, de refabriquer, de dynamiser et reconstruire ce qui dans l’expérience habituelle  a constamment tendance à se figer (un iphone est un iphone, un livre est un livre). Sa finalité n’est donc pas d’atteindre un but déjà connu par avance, mais de découvrir des voies inédites. Il s’agit d’un laboratoire (1), où l’on découvre grâce à une méthode d’observation, d’expérimentation et de raisonnement. S’il y a en art invention ou découverte de nouveaux agencements, de nouvelles visions du monde, de nouveaux modes d’être et de penser notre environnement, cette capacité d’expérimentation peut être effectivement rapprochée des processus d’invention tels qu’ils se pratiquent en philosophie ou en sciences.

Etienne Mineur part de l’observation de la réalité: la multitude d’e-mails dont on reporte la lecture au lendemain et que l’on n’aura jamais lu, un enfant qui joue à l’avion avec un téléphone portable de dernière génération, l’attachement que nos amis ont pour certains objets, livres ou les disques accumulés dans les années, attachement que, à vrai dire, nous partageons tous. C’est dans cette observation sensible de la réalité et des gestes les plus quotidiens, immergés, les deux, imbriqués, dans la rapidité des mutations technologique et sociales que nous connaissons, que se situent les racines de ses créations.
Création de design interactif, puisque c’est d’interaction qu’il s’agit ici, entre nous, «les consommateurs  », qui voulons de plus en plus devenir acteurs et protagonistes de nos achats ultra-technologiques, et nos objets, dont la consistance physique semble de plus en plus se raréfier. Etienne Mineur est partisan d’une prise de distance de ce processus de «disparition de l’objet» et d’univers d’écrans transparents à la Minority Report, pour tenter au contraire une réconciliation entre le numérique et le tangible, où l’objet serait au centre des préoccupations théoriques et pratiques de la fabrication du produit.

Plusieurs dimensions «analogiques» rentrent dans son travail, comme celle du temps et de la disparition, de la transformation d’un état visible à un autre: l’un de ses «livres magiques», le Livre qui disparaît, devient illisible vingt minutes après son ouverture, rendant la lecture peu à peu impossible. Cette «valeur de la disparition», qui semble antithétique par rapport aux principes fondateurs du web, on la retrouve aussi dans ses premiers travaux pour le site du couturier Issey Miyake, site qui pouvait être visité par l’internaute qu’une seule fois.Il y a une certaine poétique en tout cela, une poétique du faire, quelque part enfantine, qui invente des applications possibles pour des technologies préexistantes, dans un processus proche du bricolage et de l’amusement, qui semble faire table rase des conventions pour sonder les infinies facultés latentes dans ces formes d’hybridation de tangible et de virtuel.

(1) «La comparaison du monde avec un laboratoire lui avait rappelé une de ses vieilles idées. La vie qui lui aurait plu, il se l’était imaginée naguère comme une vaste station d’essais où l’on examinerait les meilleures façons d’être un homme et en découvrirait de nouvelles». Robert Musil, L’homme sans qualités.

Giulia Repetto

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