Masaki Fujihata ne met pas ses deux pieds d’orchidées dans le même sabo

Une plante intelligente. Bel-Air
Mathieu Lehanneur, Bel-Air, Une plante intelligente

«J’aimerais passer plus de temps encore avec les scientifiques», nous dit Masaki Fujihata à la fin de sa présentation. D’abord parce que cela semble l’amuser beaucoup. Il se délecte visiblement de toutes paroles et actes incongrus que les habitants de cette planète terre sont capables d’inventer. Mais l’expérience de son ami biologiste Yuji Dogane semble le réjouir tout particulièrement, bonheur qu’il nous fait partager en nous passant la vidéo, sans pouvoir s’empêcher de souligner de son rire de connivence le moment le plus savoureux de l’histoire: la mesure quantifiée de la sensibilité des orchidées. En utilisant un habituel capteur d’ondes mentales alpha et beta humaines, le chercheur est capable de nous démontrer que non seulement notre orchidée n°1 est une grande sensible, mais qu’en plus elle est très jalouse de sa copine orchidée n°2 placée à 15 cm quand on lui donne à boire. Ce qui se traduit par une envolée des données visualisées sur l’écran. Et cela aussi, les mesures de données, Masaki Fujihata aime bien.

Dans ses œuvres exposées pour Mobilisable, toutes ces ‘data’ mesurées avec force soutien technologique, il veut nous en faire profiter pleinement. Mais en relief, ou en profondeur pourrait-on dire. Tracer des trajectoires dans notre pensée visuelle pour venir y déposer le long de son fil les perles  récoltées par sa caméra d’inspecteur gadget. Pas des perles des profondeurs, mais au contraire, ces petites trouvailles de notre quotidien ramassées au bord du chemin, ces habitudes étonnantes, ces phrases toutes courtes qui en disent long, ces choix qui nous révèlent, que l’artiste capte sans en perdre une donnée. Pour tout nous restituer, mais de manière diagrammatique, comme le font les scientifiques. «Le diagramme est ce dispositif qui joue de façon fertile dans ce lieu de l’invention qu’est le pré-formel. Parce qu’il incarne la création physico-géométrique, il figure un devenir» (1) comme le dit Alexis de Saint-Ours. Un dispositif particulièrement suggestif, permettant non plus ici d’actualiser des virtualités, mais de re-virtualiser l’actualité. Masaki Fujihata cherche ainsi (car c’est un chercheur) à nous permettre d’«étendre notre cognition», comme il le dit, le long de ces «traits-ligne » (2) qui traversent en hélice un espace virtuel à trois dimensions. Et ça marche, sur des kilomètres, mobilité oblige. On se balade toujours le long de la limite: frontière entre deux pays, entre le dehors et notre vision intérieure, entre le vivant et les machines. Bien sûr, cela prend du temps de chercher, multiplier les essais et les bricolages d’idées avant de parvenir à «l’idée intéressante». Mais quelle idée ! En équilibre entre la science fiction et la réalité, animées des mouvements de l’épaule de Fujihata quand il marche, les orchidées entrent de plein pied dans la poésie. On les savait sensibles, on découvre grâce aux prothèses robotiques que depuis des milliers d’années elles ne rêvaient que de marcher. Dès lors tout devient possible, et Fujihata nous raconte qu’un de ses amis épistémologue a réalisé en voyant son œuvre que systèmes biologiques et machines pourront dans l’avenir communiquer sans passer par un langage codé. Stefano Mancuso, «neurologue des plante » (3), considère qu’elles ne sont pas uniquement sensibles, mais intelligentes aussi. «Si vous définissez l’intelligence comme la capacité à résoudre les problèmes, alors, les plantes ont beaucoup à nous apprendre. […] L’intelligence, ce n’est pas uniquement une histoire de cerveau.» Une intelligence que le duo artiste-scientifique Mathieu Lehanneur et David Edwards a exposé à la galerie Le laboratoire (4). L’œuvre, Bel-Air, est un filtre composé de plantes vertes qui absorbe les particules toxiques de l’air. L’intelligence des plantes… quelque chose qui fait sans doute sourire d’aise Matashi Fujihata.

Dominique Peysson


Plantoïdes, qui pourraient être utilisées pour explorer Mars

1. Alexis de Saint-Ours, Eurêka, le moment de l’invention un dialogue entre art et science, l’Harmattan, col. Art 8, 2008
2. Deleuze parle de la fonction propédeutique du diagramme qui peut dans le cas de Bacon l’amener à l’acte de peindre. G. Deleuze, Francis Bacon. Logique de la Sensation, 1981
3. Stefano Mancuso du Laboratoire International de Neurobiologie des Plantes, de l’université de Florence, « Communication in Plants. Neuronal Aspects of Plant Life”, Edited by Frantisek Baluska, Stefano Mancuso and Dieter Volkmann, Springer-Verlag
4. Le laboratoire. C’est en s’appuyant sur des travaux de la NASA qui a identifié plusieurs végétaux capables d’absorber des gaz toxiques que le designer Mathieu Lehanneur a imaginé le concept «Bel-Air», un système de filtration de l’air par les plantes. Il aspire l’air ambiant et en absorbe les composés toxiques. L’air qui transite par Bel Air est successivement nettoyé par les feuilles de la plante puis par ses racines.