Corps artiste ? Stelarc. Le corps obsolète.

Lors d’un entretien, Stelarc, artiste australien, explique :

« Je considère le corps humain comme une somme de pièces détachées et cherche à les remplacer par des prothèses, notamment un troisième bras. J’estime que pour survivre et empêcher le vieillissement, il convient de poser sur le corps une peau synthétique susceptible de résister à toutes les températures et à tous les chocs. Pour moi, un téléphone cellulaire permettant d’être en état  de communication permanent avec les satellites devrait être branché dans chaque être humain.»*

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Stelarc met donc la technologie au service de l’art. Elle est productrice en elle-même et par elle-même. De même que la technologie produit l’art, l’artiste pense que nous entrons dans une ère post-évolutionniste où l’idée de philosophie n’a plus cours.

«La limite ultime de la philosophie, c’est la limite physiologique, nos faibles capacités organiques, notre vision pan-esthétique du monde… En fait, je pense que l’évolution arrive à son terme lorsque la technologie envahit le corps humain. (…) Aujourd’hui, la technologie nous colle à la peau, elle est en train de devenir une composante de notre corps – depuis la montre jusqu’au cœur artificiel ; c’est pour moi la fin de la notion darwiniste d’évolution en tant que développement organique sur des millions d’années, à travers la sélection naturelle. Dorénavant, avec la nanotechnologie, l’homme peut avaler la technologie. Le corps doit être considéré comme une « structure ». C’est seulement en modifiant l’architecture du corps qu’il deviendra possible de réajuster notre conscience du monde».

La technologie prend dons le pouvoir, avec à son service l’homme, vu plus ou moins comme un objet. Par contre l’homme en osmose ou en devenant machine remonte sur l’échelle de la technologie. Il est un sous-produit de cette science, un produit dérivé. Pour l’artiste, ce ne sont pas les technologies qui sont au service de l’homme, mais il faut adapter l’homme aux technologies. « Ce que je préconise, ce n’est pas d’adapter l’espace à notre corps, mais au contraire, de remodeler notre corps. La question est donc : comment modeler une physiologie humaine plan-planétaire… comment modeler un corps humain qui puisse existe dans des conditions variées d’atmosphère, de gravitation et de champ électromagnétique ? »*.

Tout devient possible pour changer, travailler, modifier l’image et le corps. Plus que le désir de prolonger la vie, d’assouvir le désir d’immortalité, c’est la soumission, l’esclavage au progrès technologique qui demande une évolution post-biologique. Comme toutes les nouvelles technologies, elles ont un impact sur les limites, les frontières. Le corps ne va-t-il pas servir de machine ouvrière, guerrière… A aucun moment, Stelarc ne traite la notion d’éthique. Là encore, comme de nombreux artistes de sa génération, cet artiste affirme ni ne prendre une position éthique ni une position politique dans son travail. Pour lui, ses performances sont des actions « technico-poétiques » sans conséquence politique ou sociale.

Pourtant, l’homme machine de Stelarc est une œuvre mettant en évidence une industrie qui amène à une technologie. Il donne en quelque sorte son avis sur la question. Il évoque une objectivité scientifique. Ses actes ou ses performances seraient des « scénarios de science-fiction pour une symbiose homme-machine, des simulations plus que des rituels »*.

Finalement, Stelarc, ne paraît pas être le stade ultime d’une vision mécaniste du corps. Cette vision est issue du dualisme cartésien, entre l’esprit immatériel et le monde matériel, et inerte du corps. L’homme est, selon moi, vu comme une machine, un objet sans conscience et sans avenir. Dans sa vision, l’artiste met en avant un manque de perception de soi, une certaine haine du corps. Ce qui fonde la différence entre la pensée écologique et l’ancienne pensée mécaniste, c’est bien l’expérience de la non-séparabilité du corps et de l’esprit, de la matière et de l’esprit, et par conséquent de l’homme et de l’environnement. Ces notions sont également abordés chez Pascal Engel, dans l’Etats d’esprits, question de philosophie de l’esprit**. Dans cet ouvrage, l’auteur mène une analyse extrêmement poussée. Il sait concilier l’utilisation des contextes les plus quotidiens des états d’esprit avec celle de l’apport que représente pour ce type de problème l’état actuel des recherches scientifiques.

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L’être humain devient l’infini modifiable, manipulable, soumis aux technologies. Stelarc rejoint par là, Eduardo Kac, dans la même fascination pour le pouvoir et l’emprise des technologies. Aucune critique des technologies n’apparaît à aucun instant. Les instruments ont toujours été à l’extérieur du corps humain. Attention, désormais les technologies ne sont plus visibles à l’œil nu. Elles prolifèrent à l’intérieur du corps. C’est très significatif. C’est peut-être l’évènement le plus important de notre histoire : ce n’est plus d’envoyer des technologies hyper sophistiquées vers d’autres planètes, mais de les faire atterrir sur et dans notre corps. Où sont les limites de l’éthique ?

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* Entretien réalisé par Jacques Donguy publié dans L’art du corps, l’art exposé de man ray à nos jours, 1996, musée de Marseille, réunion des musées nationaux.

** Pascal Engel, Etats d’esprit, question de philosophie de l’esprit, 1992, édition Alinea.