L’amour des techniques

«Quel genre fallait-il choisir pour opérer cette fusion de deux univers que tout sépare, celui de la culture et celui de la technologie, et de trois genres littéraires qui s‘ignorent, ceux du roman, du dossier bureaucratique et du documentaire sociologique?» (1)

Bruno Latour, philosophe et sociologue, est l’auteur du livre dédié à un projet échoué de construire un système de transport commun-individuel automatique dans les années quatre-vingt en France, Aramis, ou l’amour des techniques (1992). Il déclarait sa tentation de réconcilier le public cultivé et les techniques dignes de l’attention et le respect du premier par le média de l’écriture: un rapporoman (rapport-roman).

HeHe, Helen Evans et Heiko Hansen, artistes et designers, se sont inspirés de cet ouvrage en réalisant leur projet teinté de nostalgie: Train (2003) et Tapis Volant (2007). En fait, les œuvres de HeHe sont caractérisées par une forte réflexion sur la relation entre l’homme, l’espace et la technologie dans le contexte post-humain, c’est-à-dire que pour eux celui-ci n’est pas simplement «un médium qui provoque le changement d’échelle, de rythme ou de modèles dans les affaires humaines.» (2), mais un médium révélateur qui peut servir à tracer ou retracer le prolongement du corps humain dans l’espace-temps. Bruit rose (2004), Smoking Lamp (2005) et Grands Lignes (2007) sont des analyses des activités humaines avec les techniques en les interprétant sous une forme métaphorique culturelle. La technologie n’est ni décor ni âme de leurs réalisations —installations interactives—, en revanche, l’amour des techniques leur permet d’aller plus loin qu’on n’imagine, Nuage Verte (2008), par exemple.

Un de leurs projets qui m’a marqué le plus, c’est Tapis Volant. Une mini-machine qui est conçue et fabriquée par HeHe avec les technologies mécaniques, un «véhicule» monorail individuel qui est conduite par les gestes du corps, marchant sur le chemin de fer abandonné pendant le période d’urbanisation de Paris. Il est curieux que cette installation mobile inspirée d’Aramis soit faite avec des techniques loin d’être avancées, à quel point primitives et inférieures par rapport à celles des autres projets de HeHe. HeHe remonte l’histoire de l’évolution des techniques, en réutilisant celles de l’âge mécanique où les inventeurs et innovateurs commençaient à explorer la potentialité de se développer dans l’espace avec l’enthousiasme et la fascination de la technologie: le système d’entreprise industrielle remplaçait le système de fabrication manuelle et s’accompagnait de la naissance du chemin de fer, du suburb et des métropoles. Mais après un siècle d’évolution des technologies, un retour de la collectivité à l’individualité, de la mégamachine inhumaine à la création et à l’invention personnelle, de l’exploitation de l’espace à l’interaction positive entre l’homme et l’espace surgit dans la scène sociale.

Dans ce contexte, Tapis volant est une double métaphore, d’un côté, c’est un souvenir du passé, une maquette brute qui nous rappelle les premières tentatives naïves de l’homme avec les techniques d’explorer la nature comme Otto Lilienthal, une machine incarnée de l’ère mécanique qui émerge brutalement dans notre temps en retraçant son chemin mort. De l’autre côté, Tapis volant est une mécanique humaine, non seulement en raison de sa langue du fonctionnement, c’est-à-dire, le geste du corps du personnage, mais parce qu’il permet au personnage de dialoguer avec l’espace avec une posture contemplative et une position implicite «dedans» mais pas «devant» l’espace.

Si l’ouvrage de Bruno Latour est un document qui réconcilier la culture et la technologie, est-ce qu’on peut dire que les réalisations de HeHe sont un nouveau média interactif qui accomplit la même mission et qui se situe entre l’art et la science? Nan Liu

(1) LATOUR, Bruno, Aramis ou l’amour des techniques, Édition La découverte, Paris, 1992, p8
(2) MARCHALL, Mcluhan, Pour comprendre les média , tra., Édition Seuil, Paris, 1968, p. 26.