Pisser vert, ou comment rendre visible le «mal propre»

Nuage vert
Projet Nuage Vert de HeHe,
photo extraite de leur site,
©Mika Yrjölä aka


Prenez place sur ce prototype stéréotypé, asseyez-vous. (Hé hé, c’est étrange : personne n’a jamais vraiment étudié le contexte socio-culturel de notre manière de nous poser sur une chaise). Posture du corps: vers l’avant pour avancer. Ca marche comme sur des roulettes, à part qu’on circule sur un rail. (Déplacement de notre énergie cosmique qui monte à la tête?).

Laissez-vous guider: les systèmes de trains individuels sur rail des HeHe nous transportent. Mais en marche arrière. Ils nous ramènent quelques dizaines d’années en arrière, à l’ère de l’utopie Pop des années 60-70, quand artistes, architectes, designer ou ingénieurs fascinés par la conquête de l’espace et la science fiction inventaient les systèmes les plus insensées et parfois les plus comiques. Mais attention: un prototype utopique n’a que de faibles chances de survie*, comme nous le raconte Bruno Latour (1) avec l’histoire d’ «Aramis», un métro automatique révolutionnaire qui a pesé cinq cent millions de francs avant de se dissoudre dans les doutes et incertitudes. Le système de transport des HeHe s’y réfère, mais n’a pas de telles prétentions. Tout d’abord il s’agit de prototypes au sens défini par Elie During. Comme l’avion de Panamarenko (ou ses sous-marins, ses bateaux-ski, ses soucoupes volantes), «ils doivent être fabriqués pour pouvoir éventuellement ne pas voler —et non pas: pour ne pas pouvoir voler, ce qui nous reconduirait à la parodie. Dans le cas de Panamarenko, le ratage va même parfois jusqu’à faire partie du projet, il est coextensif à l’expérimentation continue de l’ingénieur-artiste». Les systèmes mobiles des HeHe préfèrent les formes utopiques-poétiques plus légères, des prototypes à usage unique dont les fortunes diverses leur confèrent une fragilité touchante: un surfboard-sur-rail en Californie: interdit, un projet pour le centre d’art slovaque: avorté, une unité-métro argentée sur le Highland (une structure surélevée de rails dans New York): interdit ou encore un tapis volant à Istanbul: magnifique. Subtile structure circulant sur des réseaux désaffectés, elle s’échappe du contrôle de la raison pour devenir une machine «délicieusement suspectée d’irrationalité» révélant ainsi sa «filiation humaine» (2): une machine en transfert sur «l’inconscient machinique» dont parle Edmont Couchot. Mobilité de l’esprit.

«Récepteurs mobiles, plongés dans un espace de communication à une multiplicité d’émetteurs», comme le dirait Michel Serres (3), les HeHe se placent à l’interface entre la recherche scientifique, la technologie pragmatique, le design et l’action sociale. Ils créent l’ interférence, ou «l’inter-référence» (3), susceptible de rendre visible dans l’environnement physique des données scientifiques immatérielles. L’interférence est une image, nous dit Michel Serres. «Elle donne à voir ou à entendre des zones d’ombre et de lumière, d’éclat sonore et de silence». Les HeHe cherchent avec Pollstream à matérialiser l’invisible, comme le font certains artistes de la nouvelle génération (citons par exemple Richard Box, qui plante un champ de 1301 tubes fluorescents allumés uniquement par la puissance électrique —invisible— générée sous les lignes à haute tension). Ils transmutent les données scientifiques environnementales en sons (avec le projet de radio 99.8 en Ecosse qui procède à une sonification permettant aux habitants d’écouter la qualité de l’air), en couleurs ( projection visuelle et sonore asservie aux données de quantité d’ozone sur une vue panoramique de Paris), etc…

Comme le dit Michel Serres dans son dernier livre, Le mal propre (4), il importe de comprendre pourquoi l’homme pollue: il s’agit peut-être d’une volonté d’appropriation et d’emprise, un rapport étrange et répulsif entre le sale et la propriété. «Les tigres pissent pour délimiter leur niche». Les HeHe, par leurs jeux d’interférences laser, marquent nos excrétions sorties des cheminées d’usines d’une couleur lumineuse visible à 10 km à la ronde. Un tracé culpabilisant, comme ce produit chimique dissout dans l’eau de certaines piscines qui vire de couleur avec l’urine, dessinant dans le bassin un tracé humiliant conduisant au coupable. Mais la pollution que pisse la cheminée n’est pas seulement celle de l’usine, elle résulte de l’évacuation après digestion de notre «propre» consommation d’électricité. Les HeHe réussissent ce tour de force de corréler de manière interactive la taille de la trace verte avec les chiffres en temps réel de la consommation locale des habitants. Une manière de faire réfléchir à la notion de bien commun, à opposer au «mal propre.» Dominique Gonin-Peysson

* Aramis n’a jamais fonctionné, mais les utopies sont parfois réalisables. Pour preuve: le transport individuel ULTra va être effectif dans l’aéroport d’Heathrow, Londres, en 2009, et d’autres Personal Rapid Transport vont certainement voir le jour dans les dizaines d’années à venir.


(1) LATOUR, Bruno, Aramis ou L’amour des Techniques.
(2) COUCHOT, Edmond, La technologie dans l’art – de la photographie à la réalité virtuelle, Jacqueline Chambon, Nîmes, 1998, p 63.
(3) SERRES, Michel, L’interférence, Hermès II, Minuit, 1986
(4) SERRES, Michel, Le Mal propre: polluer pour s’approprier?, Le Pommier.