Multitude d’annotations

Dp : Dans ce post, vous allez trouver des annotations écrites, un commentaire sonore et une interventions vidéo. Vous pouvez participer à la réflexion en rédigeant vos propres commentaires au bas de l’article. Ce blog se définit par conséquent comme une technologie de coopératives de savoirs appropriée.

Annotateur : Une quoi ?

Dp : Eh bien, disons un outil pour échanger des connaissances et interagir entre nous. Mais croisons nos regards critiques et multiples, en nous focalisant sur la présentation à l’ENSBA de Vincent Puig et Yves-Marie L’Hour. Petit soucis pour commencer: nous (public) ne savons pas très bien où nous ranger. Sommes-nous un peuple (fédéré par une volonté générale), des individus (de la société), des contributeurs (à la fabrication des dispositifs), des interacteurs (des nouvelles formes artistiques), des spécialistes (du monde de l’art), des amateurs (étudiants en art), des amateurs (de l’innovation technologique), des spécialistes (…non, nous ne sommes définitivement pas spécialistes de l’innovation technologique), etc… ?

Annotateur : Amateurs ou non, tâchons de faire bonne figure.

Dp : Voyons, mettons un peu d’ordre dans ce chaos de regards et de positionnements, et pour travailler notre jugement de goût, appliquons l’organologie.

Un individu : L’organe au logis ?

Un annotateur spécialisé: ORGANOLOGIE. L’étude des relations entre organes physiologiques, organes techniques et organisations sociales. Bernard Stiegler l’emploie généralement pour associer des formes de la démocratie (qu’il souhaiterait participative) aux techniques de l’esprit comme la lecture, l’écriture et les techniques informationnelles (2). Selon lui, le modèle industriel qui domine actuellement détruit toute possibilité de participation. Or c’est cette participation, non seulement dans la vie politique mais également dans la vie économique et sociale, qui est indispensable pour permettre le processus d’individuation psychique et collective.

Les annotateurs et l’individu : Oui, participons.

DP : L’individuation justement, parlons-en pour tenter de résoudre notre dilemme. Sommes-nous un peuple, dans cette salle de conférence, ou bien des individus?

L’annotateur spécialisé: Pour Paolo Virno, le concept de « peuple » s’est totalement dissout, laissant place à celui de multitude, comme réseau de singularités. Mais cela n’a rien d’idyllique: « Il s’agit d’un mode d’être  différent du mode d’être « populaire », certes, mais, en soi, non dépourvu d’ambivalence, avec une dose de poisons spécifiques (4)». Ce qu’il faut, c’est «produire de la sociation», comme le dit Stiegler, tout en nous individuant.

Un annotateur amateur : Mais je croyais que nous étions déjà des individus ?

L’annotateur spécialisé : Oh, pour Simondon (philosophe), tout individu est un processus qui ne cesse de devenir ce qu’il est au cours d’un processus collectif. Il possède une structure qui lui est propre, qui se constitue à partir d’un fond préindividuel commun aux singularités de tous. Ainsi, d’une manière générale, on peut considérer les individus comme des êtres qui viennent à exister comme autant de solutions partielles à des problèmes d’incompatibilité entre des niveaux séparés de l’être. C’est le résultat d’une contradiction de forces.

Une spécialiste de l’annotation : Le mathématicien René Thom exprime de manière imagée cette notion de singularité. Parlant de sa manche de veste, il dit que s’il la comprime, elle fait apparaitre des plis. « Lorsqu’un espace est soumis à une contrainte, (…) il accepte la contrainte, sauf en un certain nombre de points où il concentre, si l’on peut dire, toute son individualité première. Le concept de singularité, c’est le moyen de subsumer en un point toute une structure globale » (7).

L’individu : René Thom aime bien les effets de manche…

Encore un nouvel annotateur (amateur, spécialisé ?) : Moi, cela me fait penser à Gabriel Tarde (8), quand il parle de l’art comme un accès à la socialisation des sensations. L’art répond pour cela à des désirs plus élaborés socialement que les simples besoins, et qui ne sont que partiellement déterminés, ne se révélant qu’au moment même où ils se satisfont. Or les sensations proprement dites ont une dynamique d’assimilation par la société par imitation plus lente que celles des idées et des volontés, au risque de faire basculer les sociétés démocratiques modernes vers une absence de leur prise en compte, ou pire, de leur manipulation.

L’annotateur spécialisé : Exactement. D’ailleurs pour Stiegler, « la culture c’est aussi la libido, que l’activité industrielle tente essentiellement de capter ». Vous pouvez d’ailleurs l’écouter quand il l’explique (j’aime beaucoup son intervention): Stiegler en vidéo.

LA spécialiste de l’annotation : Bon, peut-être. Enfin, le dépassement de l’opposition producteur/consommateur pourrait être possible grâce à internet. En rendant possibles de nouveaux types de relations entre les citoyens, un nouvel esprit économique et social qui s’apparente à l’ « éthique hacker », telle que la décrit Pekka Himanen (3).

Dp : Je peux en placer une ?

L’annotateur amateur : Mais alors quel est le lien entre tout cela et la conférence de Vincent Puig et Yves-Marie L’Hour ?

Dp : Ah, quand même, on y revient ! Ces digressions « remontantes » (j’entends par là en provenance du peuple, euh, non: des amateurs), ça me fait perdre le nord. Même si j’apprécie, bien sûr, ce coté plus sensible, plus…impulsif. Vivement l’adaptation sur ce blog de la boussole sémantique mise au point par… et bien par l’IRI, justement ! Ce qui nous conduit tout droit au logiciel Ligne de temps que sont venus nous présenter nos deux intervenants.

Un nouvel annotateur : Le logiciel mis à notre disposition pour la visite de Traces du sacré !

Dp : C’était bien ?

Ce dernier annotateur: Tu n’as qu’à écouter le reportage auprès des visiteurs, sur ce site.

Dp : Lignes de temps, c’est un logiciel en Open Source, qui permet de croiser les perceptions et les analyses critiques, tracer les polémiques en cours sur toute oeuvre d’art. Il permet une discrétisation des flux (d’image, de musique, de sons…), tout en permettant d’annoter, classer, partager, recouper… Une véritable lutherie de la perception et du jugement (ça, c’est l’expression de Vincent Puig). Sans oublier l’option gestuelle : une possibilité d’adjoindre des outils tactiles permettant de passer par un langage autre, des métaphores du geste.

L’annotateur amateur : Etre créatifs tous ensemble, quoi.

Dp : Oui. Et cela va même jusqu’à modifier nos modes de créativité, à aider à l’analyse de notre propre travail, mieux percevoir nos stratégies intuitives.

Un annotateur qui n’avait encore rien dit (tout bas) : Mais on ne s’y perd pas complètement dans cette masse de commentaires croisés?

L’autre annotateur (le deuxième autre): Beuys, déjà, avait une démarche similaire, non ?

L’annotateur spécialisé : Effectivement, il était très anticonformiste; Il invitait aussi les individus à trouver par eux-même un mode social créatif. Il mettait plus l’accent pour cela sur le processus même activé par la pratique artistique, que sur l’appréciation formelle de l’œuvre.

DP : Etre créatifs dans notre lecture d’une œuvre avec Ligne de temps… ou créer une œuvre. Le logiciel permet aussi la démarche inverse de support à la création artistique. C’est d’ailleurs ce dont Yves-Marie L’Hour est venu nous parler : une œuvre d’immersion interactive. Il vaut certainement mieux l’expérimenter, plutôt que d’en parler… « Gestes : trois variations sur la naissance ».

LA spécialiste de l’annotation : Je profite de l’intermède pour revenir à la métaphore du « pli » utilisée par Thom. Je fais le lien avec l’absence de style propre dans l’écriture de Finnegans Wake de Joyce. Stephen Heath parle sur ce sujet de la jonction d’interpliages de citations volées, d’une stratégie d’hésitation et de fragmentation. L’accroissement des niveaux possibles de signification qu’il recherche, à partir des plis, des points de bifurcation, fait bien appel à cette subsumation, dont parle Thom. C’est une manière également de brouiller les pistes et de soutenir, par la confusion du public, la part active et créative des lecteurs; ça ne fait pas un pli.

Celui qui avait parlé à voix basse: Pour ce qui est de l’interpliage et de la fragmentation, on y est !… Mais avant de subsumer, de quoi on parlait au début, déjà ?

DP (annotateur signé) : Au fait, vous avez vu le film One flat thing, reproducing? Vincent Puig a montré des extraits pour sa démonstration du logiciel. Tout simplement extraordinaire ! Oui ?

LA spécialiste de l’annotation: Et le hacking du cerveau, vous en avez entendu parler ?

Dominique Peysson

(1) Bernard Stiegler, La technique et le temps, Paris, Galilée, 1994

(2) Marc Crépon et Bernard Stiegler, Trois questions à Bernard Stiegler,Transversales, Sciences et culture, 2007, http://grit-transversales.org

(3) Pekka Himanen, L’éthique hacker, éditions Exils

(4) Paolo Virno, Multitude et principe d’individuation, décembre 2001, http://multitudes.samizdat.net

(5) Carl Gustav Jung, Les racines de la conscience, Buchet/Chastel, 1995

(6) Pascale Chabot, La philosophie de Simondon, Pour Demain, Paris, 2003

(7) René Thom, Prédire n’est pas expliquer, Coll. La Question, Eshel, 1997

(8) Jean-Philippe Antoine, Tarde: commun sensationnel, Multitudes, déc. 2001, n°7, p.203-211.