Les amateurs

L’amateur et les objets culturels aujourd’hui, voilà ce qui intéresse Vincent Puig et Yves-Marie L’Hour. L’amateur, selon eux, porte un jugement critique sur ce qu’il voit. Il n’est pas spécialiste mais peut développer une pratique personnelle. C’est un spectateur éclairé menant une réflexion plus théorique que pratique, et qui se sert des outils de consommation que la société met à sa disposition. Avec l’idée que le rapport de chacun à la culture et au groupe évolue, Vincent Puig parle de transindividualité, phénomène apparu avec les nouveaux réseaux sociaux.
Ainsi l’exposition Click ! au Brooklyn Museum montre les œuvres choisies par les internautes, ou encore Enthusiasts à la White Chapel de Londres qui présente les films de réalisateurs amateurs polonais. Sur ce principe, les chercheurs et artistes résidents à l’Institut de Recherches et d’Innovation développent l’idée d’un matériel, un outil à la disposition de l’amateur, lui permettant une lecture et une écriture des œuvres.
Les chercheurs sont partis du principe de la lecture active qu’ils appliquent à différents médias tels que la vidéo ou le son. De cette façon, l’amateur structure le document et l’enrichit par des annotations. Par la suite, la relecture entrainera de nouvelles annotations et peut-être une nouvelle organisation de la pensée du lecteur. L’IRI, en partenariat avec Advène travaille sur un site qui permettrait de faire des commentaires sur les textes en ligne. Ces annotations sont donc visibles pendant la lecture. Un système de commentaires vocaux sur des sites à propos de documents est aussi en cours. L’amateur peut donc intervenir de façon très brève. Vincent Puig évoque un enrichissement des œuvres grâce à l’échange des métadonnées (données réalisées à partir d’autres données d’un document) des amateurs. Ces annotations propres à chacun et rendues publiques sont à l’image d’un brainstorming. Mais l’amateur pourra-t-il commenter les œuvres, textes, vidéos si d’autres sont déjà passés par là ? Pourra-t-il faire une analyse sans tenir compte des autres?
Par exemple, le site co-ment est constitué de deux fenêtres, l’une contenant le texte principal et l’autre faisant apparaître les commentaires. Bien que nous soyons libres d’ouvrir ou fermer cette dernière, les parties commentées sont en surbrillance jaune dans le texte principal. L’œil est automatiquement attiré et peut-être engageons-nous un questionnement quant à ces éléments détachés. C’est le début de l’annotation.

Dans un autre temps, l’IRI et les artistes résidents ont travaillé sur le dispositif Lignes de Temps. Grâce à ce logiciel (à télécharger sur son ordinateur), les films, convertis en format Flash sont découpés en fonction des cadrages et mouvements de caméra. L’amateur peut créer différentes pistes de lecture; il monte son propre raisonnement. Là encore, il peut introduire des annotations. Enfin, la fonction bout à bout permet de visualiser deux séquences différentes au même moment. Ainsi, une véritable étude comparative visuelle peut se faire. C’est au près d’un public jeune que Lignes De Temps a été expérimenté. Ce projet, aux portées pédagogiques (les «pistes d’analyse» permettant de décomposer une œuvre est le reflet pratique de ce que devraient faire les élèves dans le cadre des cours magistraux), semble manquer cependant de la dimension de partage. Ainsi, les collèges concernés par ce projet sont sélectionnés à l’échelle européenne (la politique européenne actuelle favorise grandement ces projets), dans l’idée de créer des liens entre établissements aux nationalités différentes. Les recherches de l’Institut de Recherche et d’Innovation prennent des directions non pas opposées mais certainement complémentaires et semblent s’adresser à tout type d’amateurs. D’un côté, c’est la rapidité, le «zapping » comme dirait Vincent Puig accompagnée d’une mise en commun des réflexions. De l’autre, c’est d’abord le développement de la réflexion, l’analyse grâce à plusieurs niveaux de lecture, puis la découverte du travail des autres travaux.Pierre Huig écrit dans le numéro 118-119 de Culture et recherche (automne-hiver 2008-
2009): «Si nous avons risqué quelques données objectives sur l’amateur du 21e siècle, il faut espérer que le fondement de sa pratique pourra s’appuyer à l’avenir sur de meilleures formes de dialogue avec les œuvres, les artistes et les institutions culturelles mais surtout sur le déploiement de son enthousiasme et de son désir».

Sarah Vieille