Homo Numericus



Lignes de temps

L’Institut de Recherche et d’Innovation, créé conjointement par Vincent Puig et Bernard Stiegler, s’interroge sur les appareils critiques et la figure de l’amateur. L’on connaît les positions quelque peu radicales de Bernard Stiegler sur la question des «technologies de l’esprit». Pour ce théoricien, ces dernières sont ontologiquement ambivalentes, étant à la fois le poison et l’antidote de notre société de consommation hyperindustrielle. Elles peuvent devenir des facteurs d’individuation et ainsi «élever le niveau d’intelligence collective », comme elles peuvent être le facteur de déliquescence de notre société et faire baisser «la valeur esprit» pour reprendre une expression de Paul Valéry, si l’on en croit Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel.[1]

L’IRI cherche alors à outiller correctement l’amateur et a créé un outil critique directement téléchargeable sur son site: Lignes de Temps, logiciel qui permet de produire des annotations directement en regard de l’œuvre. En quoi ce logiciel se démarque t-il d’autres initiatives collaboratives de production de contenu tels les blogs qui prolifèrent sur, par exemple, la critique de cinéma ? La différence fondamentale est ici la simultanéité de la diffusion de l’œuvre et de son commentaire, inédite dans le milieu de la critique cinéma qui en fait un outil pédagogique de premier ordre, et qui répond aux intentions de Bernard Stiegler.
Et plus qu’un outil didactique, est-on proche avec Lignes de Temps d’une forme de création ? Pierre Mounier, enseignant à l’ENS Lettres et Sciences Humaines de Lyon dit à propos des «écritures Internet» :
«On peut effectivement mépriser cette écriture protéiforme, ou même informe. On peut y voir au contraire une œuvre, perpétuellement en train de se constituer, de se défaire et de se faire, de changer de forme ou plutôt de les multiplier, de relier constamment ce qui tend à être séparé, autrement dit, après tout, l’actualisation la plus aboutie de la civilisation.»
[2]

L’on ne peut s’empêcher d’établir une corrélation entre les deux dernières conférences. Car si leur propos et leurs moyens divergent, la finalité de ces travaux reste l’intervention d’une subjectivité sur un matériel filmique. Si celle de Jean-Charles Fitoussi est sensible et imaginaire, celle des membres de l’IRI est théorique et critique.

Et alors que je suis en train de rédiger cet article, je me rends compte de la mise en abyme que constitue le fait de rédiger un article sur les outils critiques en me servant de l’outil critique qu’est le blog de l’observatoire des nouveaux médias…

Ornella Lamberti


[1] Bernard STIEGLER et ARS INDUSTRIALIS, Réenchanter le monde : La valeur esprit contre le populisme industriel, Flammarion, Paris, 2006.

[2] Pierre MOUNIER, Ecritures d’Internet : phénomène littéraire global in Homo Numericus
http://www.homo-numericus.net/spip.php?article221