Jean-Charles Fitoussi, révélateur d’impression

L’impression n’est que la trace laissée par la pression d’un élément sur un autre, l’impression c’est ce qu’il reste quand tout disparaît, c’est une réalité du souvenir, ou le souvenir d’une réalité. Jean-Charles Fitoussi semble être un personnage à part dans l’univers cinématographique. Cette séance à l’Ensad a été vraiment particulière. Le cinéaste, après avoir laissé parler Liliane Terrier, pris le temps de nous raconter l’histoire qui l’a poussée à faire des films, en nous racontant cette anecdote de l’hiver 1993-1994, où un phénomène météorologique lui donna envie de garder ce moment sur la pellicule et en quoi cela fera émerger en lui l’idée que «le moment où on est prêt a filmé est le moment adéquat».
Chez Jean-Charles Fitoussi plus que la qualité d’image, c’est l’instant où l’on filme qui est important. C’est comme s’il souhaitait révéler à celui qui regarde son travail, des moments «magiques», il fait se rencontrer les événements pour en faire des coïncidences… de là lui vient l’idée de tourner avec une petite caméra. Tous les éléments capturés par le cinéaste sont comme autant de moments fictifs, abstraits, immatériels… Ces scènes semblent venir de nulle part. Ces fictions ont quelque chose d’irréel, on ne peut croire qu’elles sont basées sur la réalité, tout du moins sur notre réalité, celle à laquelle nous sommes confrontés quotidiennement. Et pourtant elles nous renvoient à des éléments de réalité, les choses prennent vie comme le ferait une sculpture abstraite, dont les éléments s’imbriquent les uns aux autres pour finalement nous évoquer des morceaux de notre bagage cognitif. Tous les moyens employés par ce cinéaste semblent renvoyés à cette notion d’instantanéité: le caméscope, la caméra de téléphone portable dans le cadre du festival du Pocket Film à Paris… autant de moyens qui ne privent pas celui qui les emploie de sa mobilité, et qui permettent de capturer des moments pris sur le vif, et ainsi de profiter de la spontanéité du moment.

Habitué à ce qu’un film nous renvoie immédiatement de par les images qu’il présente à notre réalité ou à de la science fictions définie comme telle par l’univers fantastique qui sert de décor; nous sommes une société de l’image. D’où la complexité des films de Jean-Charles Fitoussi pour ceux qui sont coutumiers des films populaires, et dont le but est de nous faire pénétrer dans une autre réalité, basée sur des éléments proches de la nôtre. En filmant au Japon Temps Japonais, il nous éloigne de l’univers occidental auquel nous avons l’habitude d’être confronté, ce qui constitue déjà un élément déstabilisant pour le spectateur français, car la langue contribue à notre incompréhension. Les sous-titres surréalistes participent à l’embarras du spectateur qui ne réussit pas à re-contextualiser l’événement. L’emploi de la caméra d’un téléphone cellulaire, quant à lui, donne l’impression d’un événement réel puisqu’elles sont souvent utilisées pour garder la trace d’un événement imprévu dont nous serions le témoin; mais les propos associés à la manière du documentaire déstabilise, d’autant plus si on ignore le travail d’improvisation du discours associé à l’image. Puisqu’on tient alors pour vrai les propos des protagonistes, sans comprendre exactement sur quoi porte leur discours. Alors, la narration née d’une juxtaposition d’imprévus, construit une nouvelle réalité.

Les histoires que Jean Charles Fitoussi choisit de présenter à l’écran sont souvent des histoires surréalistes, qui une fois adaptée donnent un sentiment de réalité, de vérité ; il renvoie à travers ces histoires, comme par exemple dans Les jours où je n’existe pas à des sentiments que nous connaissons alors que nous savons qu’il est impossible de disparaîitre un jour sur deux. C’est là tout le paradoxe du travail de Jean-Charles Fitoussi, raconter les choses les plus improbables qui soient, pour nous évoquer des sentiments bien réels. Son travail est comme une métaphore de la vie réelle, il emploie des images extraordinaires pour raconter ces sentiments ordinaires qui nous demeurent souvent inexprimables.