KEFAYA[i]

L’équation de l’art est tout = la politique est tout  a connu un bouleversement considérable au tournant des années 70 au profit de la mise en place d’un nouveau paradigme relativiste tout est art et tout est politique. Et cette redéfinition inclut la pratique de l’art elle-même depuis que l’art s’est fait réflexif. L’art classe et déclasse, il range et dérange, il ordonne et désordonne, il structure et déstructure le monde en ses représentations et manifestations. Cependant, il ne faut pas en déduire que penser l’art, réfléchir, théoriser et même vouloir définir l’art soit vain. Au contraire, c’est de ces efforts que se nourrit l’art pour avancer (à défaut de progresser). Parce que l’art aura toujours, par nature une longueur d’avance. Il est toujours la ou on ne l’attend pas. C’est bien pour cela Aalam Wassef nous interpelle, nous intéresse, nous fait courir, enrager et réfléchir. Car, il est le « regard » sur l’art de l’autre europe où les occidentaux estiment que la religion interdit la pratique de l’art sans compter que c’est les régimes malmenés, les dictatures et les esprits bas en sont les uniques responsables.

Aalam Wassef fait son art au cœur de débat et de l’espace/ réseau public. Contre le régime meurtrier de Moubarak, il se sert de l’internet pour faire de la propagande plutôt humoristique ; sa vidéo félicitant l’anniversaire de Moubarak et ensuite la diffusion virtuelle de Dictatureship for Dummies[1]et l’installation de We will be heroes en 2009 font une ensemble de travail qui revendiquent avec de l’ironie. Néanmoins, il ne s’agit pas que des moqueries. En 2011, il a filme en directe l’explosion a Alexandrie dans une mosquée. Aalam Wassef est interdit de pays de l’Egypte. Comme l’artiste chinois Ai Weiwei accusé de traitre est emprisonné en Chine et contrairement a Wassef il n’a plus de droit de quitter le pays. Gerard Dessons demande dans son livre de « La manière folle »[2] : Qu’est ce qu’une œuvre folle ? Qu’est qui fait qu’une œuvre se voie qualifiée de démentielle, même –et surtout- lorsque son auteur est apparemment indemne de toute pathologie psychique ? Le jugement se tournant sur lui-même, la question de l’œuvre folle devient finalement la question de l’œuvre affolante. Comment expliquer qu’une œuvre soit a ce point inacceptable que la critique, inquiète, la déclare « impossible » ? Dans le cas des artistes engagés, l’art devient un acte de courage. Aimer son art plus fort que soi-même dépourvu de tous ses droits et ses privilèges. En décembre 2011, le buzz du net était Tout nus, tout unis[3]. A la fin des années 1960, les hippies faisaient leur révolution sexuelle en se dénudant. Cinq décennies plus tard, la nudité devenue un argument publicitaire et sert les desseins marketing des « dieux du stade » (le calendrier pour lequel posent des rugbymen français). Ailleurs, en revanche, la ou les féministes n’ont pas voix au chapitre, la nudité se découvre comme arme révolutionnaire. En Chine, plusieurs dizaines de partisans de Ai Weiwei, accusé de pornographie (sur d’anciens cliches, il apparait nu entouré de quatre femmes, elles aussi dévêtues), manifestent leur solidarité en postant sur le blog intitulé « Ecoute, gouvernement chinois : la nudité n’est pas de la pornographie » des photos d’eux-mêmes nus. Quelques semaines plus tôt, Aliaa Magda Elmahdy, une étudiante égyptienne de 20 ans, avait lancé le mouvement en posant en tenue d’Eve sur internet. Ses « Mémoires d’une révolutionnaire » dans lesquels elle dit militer « contre une société de violence, de racisme, de sexisme, de harcèlement sexuel et d’hypocrisie », a reçu plus de 3 millions de visites et plusieurs milliers de commentaires. En revendiquant ainsi son droit a la liberté d’expression, elle fâche les islamistes et reçoit des menaces. Même les libéraux égyptiens sont partagés, craignant que la provocation ne choque au point de détourner certains de leurs partisans. Sa démarche, inédite en Egypte, a attiré le soutien de dizaines de femmes israéliennes, qui ont, a leur tour, pose dévêtues avec les pancartes proclamant « Amour sans limites » ou « Hommage a Aliaa Elmahdy. Ses sœurs en Israël. »

Aujourd’hui, le facteur subsidiaire des réseaux sociaux dans le domaine d’art est indéniable. Comment Facebook rétrécit le monde, par exemple ?! La théorie des six degrés de séparation, selon laquelle il suffit d’une chaine de cinq personne- l’ami de l’ami d’une connaissance, etc.- pour entrer en contact avec n’importe qui sur la planète, a été popularisée dans les années 1960 par le psychologue américain Stanley Milgram.[4] S’il n’a jamais été totalement valide scientifiquement, ce postulat n’a cesse depuis d’inspirer la littérature ou le cinéma. C’était compter sans le réseau social par excellence : Facebook. Une recherche menée par des scientifiques de l’université de Milan, avec le concours de Facebook, vient de réduire nos « écarts sociaux »de 6,2 à 4,74. « Le monde est encore plus petit que nous le pensions, » ont déclare les chercheurs lors de la présentation de leurs résultats. Selon leur étude fondée sur l’interconnexion de quelque 721 millions d’ « ami » sur le site, 92% des utilisateurs peuvent se connecter avec un autre internaute en quatre étapes seulement. Attention : les liens entre de tels « amis » virtuels sont qualifies de « faibles » car superficiels. Des relations lointaines d’ autant plus mises en valeur sur internet qu’elles sont inexistantes dans la vie réelle. N’est pas « ami-ami » avec Moubarak qui veut…


[2] Ed. Manucius, 2010

[3] Le magazine LE MONDE, decembre 2011

[4] Stanley Milgram (2004). Obedience to Authority: An Experimental View. New York: HarperCollins.


[i] Traduction d’arabe en français : Ca Suffit.

Ca a été le titre de la chanson qui nous a été présentée lors de la conférence par l’artiste Aalem Wassef