CRANDALL, Jordan

Dans une interview de Dick Cavett en 1972, Hitchcock explique le terme McGuffin, un terme d’écriture qui est quasiment né en même temps que le cinéma[1] : un élément de l’intrigue sur lequel le scénariste focalise l’attention du public, et bien souvent des personnages, et qui le(s) détourne des véritables enjeux dramatiques. Cette technique se prête particulièrement bien aux films à suspense et Alfred Hitchcock l’a exploitée dans nombre de ses films. Selon ses propres dires, son meilleur McGuffin se trouve dans North by Northwest (La Mort aux trousses en VF)[2]: les fameux documents secrets impliquant le gouvernement évoqués tout au long de l’histoire n’existent même pas. Jordan Crandall dans ses récits, que cela soit dans ses vidéos ou dans ses ‘conversations’, il invite les spectateurs à chasser un personnage, a faire le ‘voyeur’ dans une chambre d’hôtel ou, a faire le vigile depuis les cameras de surveillance dans les autoroutes. Le public inconsciemment se rend dans le scenario sans connaitre vraiment les protagonistes. Ce qui importe, ce n’est pas tant cette escroquerie narrative que les péripéties qui en découlent. Notre attention se fixe aux fonds d’écrans et plus important à la performance du narrateur, Jordan Crandall. Parmi les conférences que j’ai suivies depuis 2008, Crandall fut pour moi, l’artiste/invité celui qui a pris plus de plaisir en intervenant. Son intervention brasse tout : image, son, idée, rêve, réel… C’est une plasticité de la pensée, un lâcher prise.

Les dialogues en monologue intérieur sont une sorte d’hommage au langage, à l’oralité. Les dispositifs  rapprochent le théâtre de la poésie,  et la performance de la fiction. Une profusion verbale a la fois poétique a la fois cocasse. Le plaisir de la langue : il y a même parfois, comme en cyclisme, des échappées, des moments de grâce, mais il donne l’impression que Crandall improvise ces textes sur un rythme d’une musicalité plutôt qu’en fonction du sens. La langue est rapide mais claire, sans métaphore compliquée mais énigmatique. Avec Crandall, on observe la poésie en anamorphose en tant que medium dans son art. La corrélation entre la ‘poésie’ et la performance chez Lui fait penser a Olivier Cadiot qui faisait même la lecture de ces propres textes au début ; a l’époque cette manière de procéder remplaçait en quelque sorte le travail de publication. Cet avant-gardiste littéraire a un style d’écriture peu conventionnel. Il reprend l’opérette de Henry Purcell, Fairy Queen, 1692, ou Super Sœur, comporte d’une invitation au déjeuner chez Gertrude Stein. Tenue correcte exigée ?  La fée va chercher dans le XXème siècle une réponse à des problèmes du XXIe. Cadiot explose le passé dans le présent : au début, la fée entre dans une pièce d’un appartement parisien et par la fenêtre, voit l’Amérique ; une chorégraphie de l’accélération du temps. Un tour de vis a effets radioactifs… on voit bien chez Cadiot autant que chez Crandall que la performance ne boude pas de son bonheur de se fondre dans cette liberté d’écrire.

Chaque objet, chaque entité est un acteur potentiel, dit Jordan Crandall. On ne se connait que par ses desirs, il continue. Une place pour soi-meme, LE CENTRE ! « Tu te crois perpétuellement dans une scène traumatique importante, tu penses toujours que tout le monde s’intéresse à ce que tu vas dire. » Du coup, c’est le lecteur qui se sent interpellé et qui, remettant en question sa propre lecture, se demande s’il ne s’est pas laissé enfermer dans ses petites visions à lui, ses petits chemins balisés, ses parcours neuronaux habituels.

Ma découverte de Cadiot est faite dans un cours intensif que j’ai suivi à l’université. L’excentrique du cours était non seulement les profs jumelles-SŒURS MARTINS- mais aussi leurs approches à initier le cours. Chaque matin qu’on se trouvait dans la salle il fallait se présenter comme pour la première fois d’une façon brève, claire et sensée. Les jumelles, et inévitablement duelles, s’intéressaient a interroger les concepts identitaires, et notamment l’identité féminine, le rapport a soi et a l’autre. Jordan, qui dit que chacun est un acteur potentiel croise le même principe que celui des Sœurs Martins. Amour pour les mots, du langage et de l’écrit, perfectionnistes dans tous les détails. Mélange des genres, paroles structurées sur le mode de la répétition et de la reprise, brouillage des catégories, dérapage pour de vrai dans une mise en abime de la relation entretenue  à la présence-celle de l’artiste, du public. Jordan, il est à la fois narrateur a la fois acteur et le spectateur de soi-même. Il s’engage physiquement et psychiquement : autofictionnel.

 


[1] http://vimeo.com/12375002

[2]