MIKROS IMAGES

Les grands films d’aujourd’hui, comme toutes les œuvres d’art depuis toujours, sont une résistance, une protestation contre la vulgarité. Qu’ils soient le fruit d’une volonté, ou d’une inconscience, ils n’ont rien à voir avec la communication. Il faudra toujours se hausser vers eux, parce que c’est leur nature de nous devancer. De nouvelles propositions pourront bien advenir du coté des narrations transmedias.[1] Des démarches participatives et multi-plateformes pourront bien inaugurer de nouveaux modes de récits. La mise en réseau généralisée pourra bien laisser croire au triomphe de l’actif sur le passif et de l’horizontal sur le vertical. Il n’en reste pas moins que l’œuvre, un moment, devra bien être considéré en tant qu’œuvre, collective ou non. C’est-à-dire comme quelque chose qui nous échappe, nous interroge et nous submerge…Mais verra-t-on un jour, un film sortir en direct d’une cervelle ? Depuis des électrodes fichées dans la matière grise jusqu’au pixel serviteur, on assistera peut-être a la naissance d’images. On entendra peut être des sons. S’agira-t-il encore de cinéma ?…

Les sociétés Goalem, et Mikros Image ce sont deux entreprises spécialisées en modélisation, et rendu de foules pour le cinéma d’animation et les effets spéciaux visuels. Ils cherchent à intégrer l’ensemble des fondamentaux du comportement humain au sein d’une plate-forme générique configurable et extensible. Ces ‘couturiers’ d’animations (60% Publicité – 40%Films) peuplent les écrans, vêtirent les personnages, et les intègrent dans le terrain/ décor/ la vue macro d’une foule. C’est un logiciel, Maya qui permet aux animateurs de créer ces manipulations sans un ‘programming’ complexe. On pourrait même dire que, ce qui est l’Auto-Cad pour l’architecture, Maya l’est pour l’animation. « Capture d’images et du son »[2], dit-on. Et c’est bien d’une capture par dévoration intérieure qu’il s’agit. Entre zéro et un, le calcul numérique a dévoré tout le processus. Non seulement il encode tous les films existants, mais tous ceux à venir et tous les moyens d’y accéder. Il ne cesse d’agrandir son empire, tout en le compressant. Un seul exemple : hier, sous les ordres du décorateur, les ouvriers du studio, construisait de vastes choses en bois, plâtre ou résine polymère. Désormais, les comédiens jouent sur des fonds verts. La compression numérique a-t-elle compressé les personnels ? Et la, inutile de revendiquer pour les métiers perdus. D’autres sont apparus. Ce n’est pas ma conclusion mais plutôt ma perception. Puis, le pixel, plus petit commun dénominateur des « nouvelles images », n’a aucune classe. Au contraire. Surtout quand on considère l’obsolescence toujours plus rapide des nouveaux matériels. Aujourd’hui tout se recentre vers la création. Laquelle, c’est vrai, gagne en facilite, et donc en zèle. Le numérique n’hésite pas en mettre plein la vue. Dans Lettre d’Iwo Jima[3], Client Eastwood couvrait littéralement le Pacifique de bâtiments de guerre, jusqu’à l’infini. A tel point qu’aucun navire réel n’aurait pu manœuvrer dans une telle densité navale. Le pixel fait tout ce qu’on lui dit. C’est en cela que c’est difficile à ne pas lui en vouloir. On le croit capable d’asservir le monde mais il est serf lui-même. Petit soldat soumis, quoique fort méritant, il prend ses ordres auprès du logiciel qui obéit au commanditaire. Lui est pixel, un point c’est tout.

En 1970, on parle de « Expanded Cinema »[4] étant un moyen de déconstruire les codes de la narration cinématographique traditionnelle et de plonger la réflexion  et une expression plus critique qu’idéaliste. L’enjeu étant moins d’élargir le champ de perception que d’entrer dans le film pour ne plus en subir la fascination. Ainsi le cinéma jadis unique, est-il fait aujourd’hui de la même unité de base que le jeu vidéo, le clip musical, ou la transmission de football. D’un seul clic, l’un quelconque de ces produits peut alterner avec l’autre, de la console au téléphone portable, de la salle de quartier au home cinéma, d’affiches imprimées aux écrans télé. Et je ne pense pas que cela puisse être son mot final. L’art est plus composite qu’on ne le pense : quand on monte un opéra ou un film on travaille avec 300 personnes et toutes sont importantes.  Les techniciens, d’après moi, ne sont pas que des simples collaborateurs mais des créateurs méconnus[5].  L’arrivée de numérique a permis l’émergence des gens qui travaillent dans d’autres domaines, autant les ingénieurs que les artistes contemporains qui apportent tous un regard nouveau, et une lassitude dans le long métrage traditionnel.

Ce type de mouvement vers un art collectif a eu lieu en France au début du XXème siècle avec le Dadaïsme[6]. Il y avait là une forme de révolte contre tout ce qui avait été fait avant. Il ne s’agissait pas de détruire quelque chose mais plutôt de vivre des situations où justement les structures n’étaient pas disponibles au moment précis de la création. Et au XXIème siècle, les arts et les techniques se réunissent tout pour faire une sorte de cadavre exquis digital.  Et encore, tout cela se confie à des budgets astronomiques.  Quoi que prétendent les publicités, à l’aune du spectateur les suprématies technologiques, d’où qu’elles viennent, ne font pas tout. Les films restent souverains par leur expression même. Et nous restons leurs soumis volontaires, en espérant des merveilles. En clair, le profit personnel qu’on peut tirer d’un film n’a rien à voir avec son budget. Avatar[7] de l’Américain James Cameron, le plus gros budget de l’histoire du cinéma, portait haut les fantasmagories de la « motion capture » et des visions en relief, alors que son récit restait quand même très prévisible. Mille fois moins couteux, Poetry[8] du Sud-Coréen Lee Chang-dong montrait la sagesse d’une vielle dame entre un crime et une rime, dans un récit flottant de deux heures et demie mais captivant de bout en bout. Le public de chacun des deux films n’était ni dans la même attente ni dans la même reconnaissance : pour Avatar celle d’une attraction, pour Poetry celle d’une attention. Le spectateur n’en était pas moins heureux en sortant de la salle, c’est l’essentiel. Au fond, la guerre – pourtant bien réelle – du blockbuster contre le « film d’auteur » n’a lieu qu’en termes de distribution et de box-office. Pas dans l’émotion personnelle.  A partir delà, toutes les techniques sont serves. Seul le rêve initial compte. D’un point de vue politique étrangère, dans un domaine ou règnent les Américains, le fait que ces deux sociétés françaises font leur gloire est sans doute un succès national.  

Pour en conclure, un dilemme se révèle : on s’oriente vers d’autres modes d’expressions dans l’art par une nécessité intuitive ou bien s’agit-il vraiment d’une évolution. En revanche ce qui est paradoxale dans cela est le rapport direct de l’art avec la réalité. Dans la vraie vie, la nécessité n’existe pas. Les choses arrivent… Ces gens qui aujourd’hui inventent et utilisent ces nouvelles technologies sont en train de définir le futur. Tout cela m’inspire l’exemple d’Igor Stravinsky qui est le compositeur du XIème siècle. Ce dernier a rejeté toute sa vie  la musique dodécaphonique. Et dans les années 70, il a décidé d’apprendre à composer à partir de cette nouvelle gamme, d’oublier tout ce qu’il avait appris et aimé jusque là pour aller vers une nouvelle technique et devenir un maître de cette musique. Et c’est ce qu’il a fait jusqu’à sa mort. Claude Lévi-Strauss l’avait déjà recommandé en terme plus généraux : «  Chaque culture se nourrit de ses échanges avec d’autres culture. Mais il faut y mettre une certaine résistance. Faute de quoi, rapidement, elle n’aurait plus rien à échanger. »[9]

 

 Hande DOSEMECIOGLU


[1] Jenkins, Henry (2003), Transmedia Storytelling, Technology Review, 15 janvier 2003

[2] Petit Eloge du cinema d’aujourd’hui, Jean-Jacques Bernard, ed.Gallimard 2011 page 104

[3] Produit par Amblin Entertainment en 2006 par Warner Bros.

[4] L’Art Moderne et Contemporain, éd. Larousse 2007 page 296

[5] Les Ciné-débats de La Sorbonne, jeudi 8 décembre 2011

Durée : 2h00 au Forum des Images

Jean-Paul Meurisse et Éric Guichard,

Directeurs de la photographie

[6] Beaux-arts Magazine Mai 2004, enquête par Jean François Lasnier

[7] Production de 20th century Fox, 2009

[8] Production de Pine House, 2010

[9] Petit Eloge du cinema d’aujourd’hui, Jean-Jacques Bernard, ed.Gallimard 2011 page 108