Diffusion

Tal Isaac Hadad nous propose un travail artistique s’apparentant à l’art sonore. Pourtant, en se penchant attentivement sur ses créations, on constate que, pour la plupart, ce n’est pas tant le son qui en est le sujet, mais plutôt sa diffusion. J’entends deux sens au terme de diffusion:
Tout d’abord, la diffusion comme processus technique véhiculant le son de la source à l’auditeur. En toute logique, la part belle est donc laissée au haut parleur: interface technologique entre la source et l’auditeur, il est tour à tour objet de travail plastique (devenant sculpture ou même architecture) et élément central de dispositif. Dans plusieurs des travaux de Tal Isaac Hadad, on retrouve un principe commun: celui de la multiplication des terminaux sonores. Que ce soit dans Amplified City —avec ses 8 vélos-amplis— ou dans Global Heart my radio ! —où chaque spectateur amène un diffuseur sonore supplémentaire— les multiples haut-parleurs créent leur propre espace de diffusion, mouvant et in(dé)fini. Ainsi, chaque auditeur-spectateur est invité non seulement à recevoir le flux commun de manière individuelle (avec des variations selon le matériel, les choix de réglages mais aussi selon la position, l’espace, la proximité ou non d’autres postes…), mais également à élargir sa perception à l’ensemble du dispositif et de ses co-auditeurs, à prendre conscience du système dans sa globalité. Il n’y a pas que le son, il y a aussi la manière dont on le reçoit, et les personnes avec qui on le reçoit. Tout ceci modifie l’expérience artistique.
Ce qui nous amène à l’idée globale de diffusion: comment un son sera propagé (et perçu) à travers le monde. En effet, Tal Isaac Hadad porte un intérêt particulier à la mondialisation culturelle. Avec, par exemple, la performance de karaoké en turc à Berlin, il interroge la perception d’une musique selon la localisation de l’auditeur. Écoute-t-on de la même façon telle chanson à Rio et à Istanbul? L’idée est de mettre en évidence tout à la fois un socle culturel universel commun au monde entier et une culture locale spécifique.
D’une certaine manière, on pourrait voir là un parallèle au fonctionnement du web: le flux —qui n’existe que par les terminaux le reproduisant à l’infini à travers le monde— est composé à la fois d’un socle commun et de contenu local, «amateur». De plus, l’aspect «instantané» du web, où toute contribution finit par se «noyer» dans un flux continu, correspond tout à fait à l’aspect éphémère, évanescent, de la dimension sonore —le son étant par essence inscrit dans une durée.
Cependant, la comparaison s’arrête là, car une dimension non négligeable des œuvres de Tal Isaac Hadad repose sur l’idée de convivialité, de communauté. Il s’agit moins d’écouter que d’écouter ensemble, et ce serait extrêmement réducteur d’oublier cette dimension de présence (physique) collective voire festive, pour laquelle le son joue un rôle de lien social. Ce qui n’est pas sans rappeler les happenings et events Fluxus, élaborés autour de ces mêmes notions de convivialité et de lien sonore.

Déborah Jean