Théorie du chaos

La présentation de Guillaume Pinard pour l’OdNM était assez inhabituelle. Alors qu’on aurait pu s’attendre à une exposition ordonnée d’un portfolio structuré, l’artiste nous a proposé un cheminement laborieux à travers un ensemble complexe de créations pour le moins variées. Loin de se contenter d’un médium ou d’un concept, il n’hésite pas à faire le grand-écart entre la reproduction au fusain d’une peinture de maître et une animation de dessin vectoriel minimaliste. Malgré ces oppositions franches, l’enchevêtrement désordonné de ces créations laisse quand même une impression d’unité. Comment expliquer cette cohésion inattendue?
C’est un tohu-bohu foisonnant, mais ça reste un ensemble, un véritable univers personnel. Et cet univers a un centre. Ce centre, c’est Guillaume Pinard: tout part de lui, de ses dessins, de ses goûts (Corot), et de ses intuitions (l’idée de faire de l’animation, par exemple, lui est venue d’une envie de voir ses peintures en mouvement). Et c’est pour cela que, malgré son attachement particulier au dessin et à la peinture, le multimédia lui est apparu comme médium idéal —le seul, dit-il, qui lui permette d’être tour à tour architecte, musicien, écrivain, scénographe… de ses oeuvres. Car ses créations, ou plutôt sa Création, est si personnelle qu’il ne laisse aucune place à tout élément extérieur au Grand Architecte —si je puis me permettre. Ainsi, pour l’exposition Tomate, Guillaume Pinard ne s’est pas contenté d’afficher ses œuvres mais s’est approprié la galerie, l’a reconfigurée pour en faire une partie intégrante de son œuvre «totale». Voilà une illustration exemplaire de l’idée d’un «art en général», de Thierry de Duve (1).
En s’exposant aussi personnellement à travers son labyrinthique foisonnement artistique, l’artiste titille nos propres désordres intérieurs. En effet, bien qu’il nous perde souvent (volontairement), un tel fourmillement provoque des projections intérieures de la part du spectateur —chacun y voit ce qu’il veut, selon ses propres folies, obsessions, névroses, et retient ce qui l’interpelle le plus. Corrélativement, ses créations mettent parfois mal à l’aise. L’animation mettant en scène une petite mouche, derrière une esthétique «dessin vectoriel» qui nous rapporte à l’enfance, nous perd complètement dans un «trip» tout à fait personnel. En résulte un petit côté presque malsain. Pourtant, l’œuvre de Guillaume Pinard (j’entends par là l’ensemble de son univers, ses créations/recherches —finies ou non, exposées ou non) n’est pas un étalage de soi ou une exposition de mégalomanie. J’y vois plutôt une sorte de lâcher-prise, où l’artiste livre une expression intuitive et spontanée, plutôt que de se plier systématiquement à un certain académisme qui exige des «concepts» et «démarches artistiques», au risque de déplaire par défaut de communication et de lisibilité.

Déborah Jean

(1) «On ne devrait jamais cesser de s’émerveiller de ce que notre époque trouve parfaitement légitime que quelqu’un soit artiste sans être peintre, ou écrivain, ou musicien, ou sculpteur ou cinéaste… La modernité aurait-elle inventé l’art en général?» Thierry de Duve