Du dépassement des formes usuelles

D’aucuns pourraient reprocher à Etienne Mineur le peu d’intérêt qu’il accorde au contenu même de ses productions, s’intéressant davantage à l’invention de nouvelles formes qu’à leur fond. En effet, il nous a même présenté un prototype, Labyrinthe, qui est une «forme» vide, un concept de livre dépliable à la navigation originale mais encore dépourvue de contenu, invitant toute personne ayant une idée de remplissage à se manifester. Ces créations seraient-elles donc dépourvues de réflexion sur le fond, de simples coquilles prêtes à mettre en valeur n’importe quel contenu?
Il me semble que sa démarche est plus profonde que cela. L’ensemble de ses recherches formelles —que ce soit dans le domaine du site web, du livre ou du jeu— est mû par une même volonté: celle de s’affranchir des formes prédéfinies en reliant entre eux des usages et des technologies jusqu’ici restreints à des schémas habituels. C’est d’ailleurs un des premiers exemples qui nous fut présenté: se disant agacé par les codes des usages du web qui ont imposé le clic «roi» pour la navigation, Etienne Mineur s’en débarrasse, tout simplement (par exemple pour le site du couturier Issey Miyake), et propose d’autres formes d’interactivité; un autre usage du support web dont le design tend généralement à l’uniformisation. De même, il présente des solutions —probablement inspirées par son expérience d’internet— pour échapper aux contraintes du livre, comme sa linéarité dans la succession de pages (à comparer avec la lecture multiple dans The Night of the Living Dead Pixels), ou son imperméabilité vis-à-vis du lecteur et de son environnement (à comparer avec Le livre qui voulait être un jeu vidéo ou Duckette, livres «intelligents»)… C’est cela, finalement, l’inventivité: dépasser ce dont on a l’habitude, aller au-delà des formes connues.
En tentant de se défaire de ces formats imposés, le créateur provoque finalement une réflexion sur notre société, nos habitudes culturelles, nous invitant à prendre de la distance par rapport à des normes tellement ancrées dans nos habitudes qu’elles nous paraissent naturelles et évidentes. Il nous met en éveil. Comme quoi il n’y a pas que le contenu qui peut nous faire réfléchir, une forme seule peut aussi être porteuse de sens…
Pour la plupart des productions des éditions volumiques, on pourrait se hasarder à parler de «forme-concept»: peu importe le contenu des livres, c’est leur conception même qui est signifiante. Par exemple, ne peut-on pas voir dans le livre qui se noircit à la lecture une forme de vanité contemporaine? Comme si, en disparaissant, le texte nous ramenait à notre condition d’éphémères, à l’heure de la dématérialisation qui «pérennise» les choses…

Déborah Jean