Images sociales

Mohammed Bourouissa s’intéresse aux banlieues urbaines et à leurs populations. A une époque où, selon lui, les images que nous en avons restent essentiellement des clichés de reporters, il tente d’inscrire ce sujet, cet environnement, ces gens, ces images dans une histoire de l’art. Comment? En réinsérant du «Beau» dans les siennes. Dans sa série Périphéries, Mohammed Bourouissa s’inspire des chefs-d’œuvre du passé pour composer ses photographies. Très esthétisées, minutieusement calculées, elles sont toutes autant de citations artistiques. Il en va de même pour Temps Mort, son premier film, qui retrace à petite échelle le parcours historique du cinéma: muet au départ (avec des messages textes téléphoniques comme cartons de dialogue), puis parlant et, techniquement, de plus en plus maîtrisé.
On pourrait s’interroger sur ce qui motive cette volonté de doter ses œuvres de tant de références. Est-ce que les inscrire explicitement dans l’Histoire de l’art ne serait pas une manière de défendre leur statut artistique? Il semblerait que le réel enjeu de ce procédé soit en fait la légitimité de ses œuvres. Non pas que cette légitimité soit remise en cause; mais il s’agit d’insister sur le caractère artistique de ces images: en évitant le pathos ou l’esthétisation de la violence, les œuvres de Mohammed Bourouissa se démarquent déjà des clichés que nous avons de ces sujets.
L’artiste nous a parlé à plusieurs reprises du pouvoir de l’image. Alors que ce pouvoir appartient majoritairement aux médias et aux institutions (je pense surtout aux caméras de surveillance ou aux infiltrations en «caméra cachée»), il le redonne à «ceux qui sont dehors» (comprendre dans l’illégalité). Mais ce geste ne se fait pas si facilement; il se heurte parfois aux refus. C’est avec Légende, dans sa relation avec les vendeurs de cigarettes de Barbès, qu’il prend conscience qu’une collaboration ne peut se faire sans un rapport de convivialité. Les œuvres de Mohammed Bourouissa contiennent toutes une dimension intime, qui remet l’humain au œur d’un travail «froid» de calcul et de pré-élaboration.

«Je construis des images avec les gens; il n’y a pas seulement une dimension de travail, mais il y a aussi une dimension intime, et je n’arrive pas à faire des images s’il n’y a pas de relation assez forte avec les gens avec qui je les fais.» (1)

Mohammed Bourouissa crée des images avec les gens, et pour les gens qui l’entourent. Des images sociales plutôt que des images de société.

Déborah Jean

(1) Voir entretien avec Mohamed Bourouissa sur Khiasma : http://www.khiasma.net/avoir.php?id_article=468