Paysages technologiques

Rencontre avec Thierry Davila, conservateur au Mamco de Genève et Esther Polak, artiste, et Pascal Amphoux, architecte, géographe, modérée par Andrea Urlberger: Paysages technologiques.
Le paysage urbain tout comme le paysage naturel offre aux artistes des espaces de liberté, d’interprétation et de réinterprétation, de création, d’interaction, de réflexion et d’inspiration. La situation géographique dans cet espace, l’acte de déplacement, le parcours ou les actions qui sont effectuées dans cet espace deviennent à tour de rôle le point de départ d’actions et de réalisations artistiques. Chacun d’entre nous réalisant des dizaines de kilomètres par jour dans la ville ou à la campagne, nous devenons parfois l’instrument et/ou l’outil d’artistes.

Thierry Davila

Thierry Davila parle de quatre types d’actions artistiques au cœur de la ville. Le premier type joue sur l’horizontalité c’est-à-dire sur le déplacement et la trace, l’image laissée par celui-ci, comme l’artiste Francis Alÿs qui promène un bloc de glace à travers la ville jusqu’à ce que celui-ci disparaisse. D’autres artistes prennent leur environnement et notamment urbain pour espace de jeux. Ces artistes testent les limites et les réactions de la société, ou réinterprètent des situations quotidiennes en leur procurant un sens nouveau. C’est le cas notamment de Sui Kuang-Yu Tsui qui interprète un feu tricolore passant au vert comme un départ de course. Le même Francis Alÿs se promène dans la ville une arme à la main attendant les réactions possibles. Le troisième type d’action agit à l’aide de graphisme. Les artistes dessinent un chemin qu’ils ont emprunté ou font dessiner le chemin qu’ils veulent suivre comme Stanley Brouwn ou Sylvie Cotton. On retrouve aussi dans la ville les artistes qui travaillent avec des «gestes inframinces»: ils font de petites actions presque invisibles, sans cartel, ni discours, qui se dissolvent dans l’environnement.
Tous ces artistes qui jouent avec l’espace et le déplacement, composent et décomposent leur environnement en inventant des codes, des rites liés à une nouvelle manière de se déplacer. Ils nous donnent une interprétation personnelle du paysage dans la société actuelle avec les technologies qui sont les nôtres au quotidien. Ces interprétations sont donc basées sur les innovations et les codes sociétals d’aujourd’hui.

Pascal Amphoux

Pascal Amphoux va quant à lui spéculer sur cette notion de paysage et tout d’abord en commençant par agir sur trois sens de perception de ce paysage: la vue à l’aide de lunettes, projection d’images; le son grâce à une oreillette, un téléphone, un MP3; et le toucher avec l’utilisation de manette, clavier, vêtement à retour d’effort.  Cela permettrait pour lui de dénuder l’environnement d’une part, en transférant tous les ajouts (publicités, signalétique, éclairage…) sur ces supports virtuels. En second lieu nous aurions la possibilité de révéler le milieu, de découvrir l’histoire du lieu, ou les habitudes de notre réseau social. Pour finir, cela permettrait de donner cadre et horizon en révélant le paysage d’origine. On peut donc légitimement se demander quelles influences ces technologies pourraient avoir sur les architectures et notamment sur le style minimaliste. Cela créerait de nouveaux métiers dans l’architecture liés à l’usage des lieux: «la maîtrise d’usage». Ce sont les notions même de paysage et de réalité qui sont remises en cause avec l’application de ces nouvelles technologies dans notre environnement urbain. C’est-à-dire que l’architecture peut devenir sensible, prendre en compte différentes données liées à chaque personnalité pour transmettre à chacun la vision du paysage qui l’intéresse à un moment donné ou la programmation personnalisée de son habitation suivant le nombre de personnes présentes, etc.  Il faut prendre acte que le réel n’existe pas en soi, qu’il est en perpétuelle construction, et que chacun de nous le perçoit différemment.

Bérengère Le Sergent