Créer, en désirant ce qui advient


image de daily.greencine.com

La créativité est contrefactuelle: innover, c’est imaginer des alternatives et remettre en question les conditions actuelles du travail cognitif (1). C’est ce dont Jean-Charles Fitoussi nous a fait la démonstration, confronté à un éclairage de salle de conférence mal approprié (trois options offertes : noir total, pleine lumière ou spot en pleine face). Exploitant le fait que «l’insight a souvent lieu en dehors de la situation cible et que sa source est la plupart du temps externe» (2), son esprit hautement inventif n’a mis que quelques secondes pour trouver la solution au problème.  S’affranchissant de l’éclairage proposé, il a détourné l’utilisation première du rétroprojecteur en affichant sur l’écran une image de film diffusant la quantité exacte de lumière nécessaire pour une présentation dans les meilleures conditions. Une très grande sensibilité à la qualité de la lumière, mais qui l’a conduit dès le début à rechercher des réponses singulières aux hasards et aux contretemps. Hiver 1993: l’ombre des nuages emportés par le vent se traduit par des effets de lumière qu’il tient à fixer avec sa caméra super 8. Mais il ne pourra pas filmer: le temps d’aller chercher la caméra et les conditions ont changé. Le moment optimum ne l’a pas attendu cette fois-là, mais il se verra offrir plus tard par la volonté des cieux, pour un tournage en 16 mm à réaliser en trois jours, une météo parfaite se découvrant au moment exact où tout le matériel a été installé. Dès lors sa philosophie créative s’est trouvée révélée par ces jeux de nuages: le moment où l’on est prêt à filmer EST le moment adéquat. Jean-Charles Fitoussi s’est donné pour mot d’ordre cette belle formule de «désirer ce qui advient».

Et il nous en donne une illustration convaincante avec la fin touchante de Je ne suis pas morte. Tirant profit d’un hasard bienvenu, la dernière fermeture au noir du film résulte du déclin de la lumière du jour, instant suspendu d’un plan séquence qu’il nous laisse savourer dans la durée. Mais ce hasard inouï, encore faut-il être prêt à le saisir. Prêt à accepter le risque que coûte cette attitude d’attente disponible, de réceptivité vierge, lorsque l’on a la responsabilité logistique d’un film de cinéma. Le contrefactuel est un processus subversif qui «ouvre d’autres voies possibles, alliant le goût du risque, un certain courage, aussi une marque d’humour» (2). L’inventeur est certes un homme qui fabrique, mais aussi un homme qui joue, comme le pense Bachelard. Il s’agit bien d’un jeu risqué dans le travail de Fitoussi. Où l’humour est souvent présent, comme par hasard, sur le bord du chemin par lequel la fiction nous fait passer. Quelques règles de départ puis c’est l’impromptu qui advient, l’hésitation ou le trou qui s’ouvre sur l’inattendu. Il autorise la faille, en somme. Car elle est « cette ouverture ténue et fragile qui ouvre la possibilité d’une invention (…), qui offre les dispositions les plus avantageuses pour que l’inventeur découvre, non seulement ce qu’il cherche, mais au delà de ce qu’il peut imaginer: ce qu’il ne cherche pas» (3).
Le fil des séquences de Je ne suis pas morte, suit celui des pensées d’«un esprit sans corps», qui s’autorise illogismes et ellipses temporelles. Idée de l’esprit sans corps que l’on est tenté de prolonger au «corps sans organes» de Deleuze, concept étrange, capable dans sa proximité avec la folie de faire émerger une image du corps antérieure à l’individuation (4). Une liberté et une légèreté que le cinéaste-artiste-essayiste-auteur a découvert grâce aux films réalisés par téléphone pour le Pocket film Festival en 2005, puis  lors de sa résidence d’artiste au Japon en 2008. Hors des contraintes logistiques du cinéma classique, l’idée lui est venue de combiner des plans séquence faisant office à l’origine de cartes postales vidéo. Une narration issue de la juxtaposition d’éléments réels hétérogènes qu’il se ré-approprie. Une créativité par emprunt, association, falsification, et détournement, qui s’apparente à celle de Godard, dont Thierry Jousse dira qu’il «prélève des sons dans le monde physique et des phrases musicales chez les compositeurs, de la même manière qu’il vole des mots ou des phrases chez des écrivains.
C’est la même technique de fragmentation et de transformation qui est à l’œuvre ici et là» (5). Le mathématicien Evariste Galois montre que les inventeurs combinent et comparent. Ils font preuve d’intelligence, car l’intelligence consiste à mettre des liens entre les objets (6). Les films de Jean-Charles Fitoussi ont cette saveur délicate du «moment de l’invention», cueilli à la lisière de notre quotidien sur le terreau de ce qui nous advient. Il ne nous reste plus qu’à continuer désirer, nous aussi, ce qui nous advient.

Dominique Peysson

Notes

(1) G. Fauconnier, Mental Spaces : Aspects of Meaning Construction in Natural Language, Cambridge, MA : MIT Press
(2) Charles Tijus, Eurêka, le moment de l’invention, Coll. Arts 8, L’Harmattan, Paris, 2008
(3) Antoine Moreau, Eurêka, le moment de l’invention, Coll. Arts 8, L’Harmattan, Paris, 2008
(4) Anne Sauvagnargues, Deleuze et l’art, Lignes d’art, PUF, Vendôme, 2006
(5) Thierry Jousse « Godard à l’oreille », Cahiers du Cinéma « Spécial Godard », n°437, 1990, p. 43
(6) François Soulages, Eurêka, le moment de l’invention, Coll. Arts 8, L’Harmattan, Paris, 2008