Métabolisme de la foule. Ceci est un article 2.0

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Encore Raté
envoyé par albull

« Nous informons nos aimables voyageurs que le trafic est très fortement perturbé sur la ligne 13». Un homme se jette à terre et hurle son trop plein d’exaspération. Cela ferait une chouette vidéo à mettre sur youtube, en concurrence de la performance pseudo-improvisée tout-le-monde-il-est-beau-tout-le-monde-il-fait-du-RAP-sur-la-ligne-1 que nous a présentée Monsieur Beau). Chute et hurlement sur la ligne 13, mais au figuré. Car la contrainte centripète exercée par la foule sur chaque centimètre carré de sa surface corporelle empêche toute horizontalité et oblige à un effort important pour parvenir à inspirer encore de cet air déjà passé au travers d’une multitude de poumons comprimés. Sensation difficile de dépendance totale: tous ces corps doivent oublier les limites habituelles de l’intimité et les esprits se soumettre à l’attente reconductible, pour être déplacés. Un métabolisme particulier se met en place. Celui de la foule en surnombre qui se déplace, dans le métro, sur le périph, à travers Paris et ses alentours. Un métabolisme de prédateur de l’espace, comme dirait Christian Tarpin. Une foule qui se répand au gré de forces homéostatiques et selon des lois jamais totalement prévisibles. Mais avec ses constantes toutefois, celle du budget-temps notamment. Yacov Zahavi (1) met à jour le mécanisme régulateur fondamental de la mobilité quotidienne en faisant dépendre l’espace pratiqué de la vitesse de déplacement: plus celle-ci s’avère importante, plus l’espace pratiqué est étendu, la durée totale de l’ensemble des déplacements restant environ constante (Orfeuil, 1). Autrement dit, tout effort pour fluidifier le système se résume assez vite à un appel du vide (aussi petit soit-il) bien vite comblé par de nouveaux voyageurs. Homéostasie, je vous dis (notre homme de la ligne 13 commence à suffoquer).

Ajoutons cependant que la foule dont il est question est une foule 2.0, c’est à dire une foule numérique intelligente, avec prise en compte rétroactive de la praticabilité de l’espace et diffusion de l’information en temps réel. L’homme de la ligne 13 s’apaise un peu: informé par son mobile des origines de la perturbation, il sent sa capacité d’attente se multiplier par deux. Pour poursuivre l’analogie biologique de la foule-métabolisme, le raccourci sémantique d’ «intelligence collective» (2) nous autorise à un rapprochement avec l’intelligence collective des fourmis ou des plantes selon qu’elles distribuent leurs informations de proche en proche, les unes pour échanger des données sur des sources de nourriture et les autres pour équilibrer leurs échanges oxygène/carbone. Mais attention, nous dit Denis Ettighoffer (3), de ne pas confondre ces comportements d’auto-configuration qui ne sont que de nature mimétique avec l’intelligence coopérative qui incarne la plus ancienne organisation sociale qui soit. L’économie à somme positive implique des individus qui se mobilisent pour collaborer, conscients que le bénéfice collectif est supérieur à ce qui aurait été obtenu si chacun était resté dans son coin… Mais lorsque la masse des participants anonymes augmente, il devient trop complexe de maintenir des standards d’échanges de qualité élevée; l’irrationnel et l’intérêt individuel reprend ses droits, la motivation contestataire s’affirme, et les foules anonymes sont capables du meilleur comme du pire. Ettighoffer parle alors des mouvements erratiques des grands bancs de poissons argentés destinés à tromper un prédateur. Des incitations ponctuelles peuvent alors catalyser à tout moment la décharge émotive d’une foule en recherche de sens : pas de morale, au sein du métabolisme et le smart mob peut tout aussi bien se révéler flash gang. Voilà, même multiplié par deux, la capacité d’attente de l’homme de la ligne 13 a atteint ses limites. Il se met à insulter ses voisins au sujet d’un bouton de pardessus, et réalise qu’ils font parti d’une bande, dont certains membres alertés par sms pourraient bien l’attendre à Saint Denis Université. Heureusement, une information destinée à optimiser les capacités utiles du réseau RATP lui permet d’envisager un trajet alternatif, et de modifier ses interactions sociales en bien mauvaise posture. Prendre la tangente: une option retenue par les Flash Mobs, qui comme le dit Valérie Châtelet (4), «explorent les failles des systèmes, inaugurent une réaction allergique à l’omniprésence de la surveillance, à l’optimisation des ressources». Les Flash Mobs créent des zones d’autonomie temporaire hors rationnalité, à caractère fugace et éphémère et organisent un nouveau type de foule, celle du micro-événement festif et hautement réactif. Un antidote, selon Bill Wasik (4), aux potentiels de manipulation qu’ouvrent les nouveaux réseaux de l’information. Gilbert Simondon (5), développant l’idée que les objets techniques ont été inventés par des êtres vivants, affirme qu’ils sont dépositaires de sens. L’homme n’est donc pas un acteur subordonné mais «parmi les machines», à la fois coordinateur et inventeur permanent de ces machines. Une continuité se crée ainsi entre technique et culture. De nouvelles formes sociales se développent. La voiture, nous dit Christian Tarpin, pourrait bien devenir avec le covoiturage un nouveau facteur de rencontre. Ce n’est pas l’homme de la ligne 13 qui nous contredira: en plus du métro (et de l’autobus S), il se déplace en voiture soit pour des locations très courte durée avec caisse-commune, soit en covoiturage grâce au site particulièrement efficace envoituresimone qui n’a assurément rien à envier au système Zeepcar américain. Une belle résolution du dilemme habermassien, établissant une dualité entre agir communicationel d’une part et agir instrumental d’autre part.

Dominique Peysson

(1) Zahavi Y. (1979) The UMOT project, USDOT, Washington.
Orfeuil J.-P. (1994) Je suis l’automobile, éditions de l’aube, Paris.
(2) James Surowiecki, La Sagesse des foules, 2004
(3) Denis Ettighoffer, La folie douce des foules numériques intelligentes, «Netbrain, les batailles des Nations Savantes»
(4) Valérie Châtelet, «La ville en fête et en délire», Fresh Théorie III, Manifestations, Ed. Léo Scheer
(5)
Simondon, Gilbert, Du mode d’existence des objets techniques, Aubier, Paris, 1989