Étienne Mineur, designer d’une magie technologique.

Étienne Mineur nous présente ses six mois de travaux. Ses recherches portent sur l’idée de transposer tout un savoir et un mode d’utilisation des jeux vidéo, du design d’interactivité et des nouvelles utilisations d’interfaces vers un support tangible qu’est le livre.
Cette idée plutôt farfelue était déjà présente dans ses réalisations pour le site Internet du couturier Japonais Issey Miyake avec lequel il a collaboré durant huit ans. L’une de ses interfaces web comportait des silhouettes créées à partir de caractères alpha numériques. L’animation uniquement faite de typographies ne pouvait être vue qu’une fois sur un même ordinateur, afin de marquer les temps forts que sont le début et la fin d’une œuvre. Cette importance des lettres n’est pas sans rappeler l’univers du livre. De plus, le livre grâce à son format et son usage, se doit d’être ouvert pour commencer l’histoire et refermé lorsqu’on la termine. Même si l’histoire perdure et se développe dans l’imaginaire, l’expérience de la lecture reste unique. Une relecture ne suscitera plus les mêmes émotions, les mêmes attitudes et de ce fait la première expérience prend donc une valeur émotionnelle. Un peu similaire au phénomène de la madeleine de Proust. Au travers de cette collaboration avec la maison Issey Miyake, l’on ressent déjà germer les bases de ses recherches futures.
Il dénote ensuite une envie de retour au médium papier. Étienne Mineur souhaite réaliser un livre qui tel un jeu vidéo, par une chronologie combinatoire est capable de savoir à quelle page l’utilisateur se trouve. Ce projet s’intitule «le livre qui voulait être un jeu vidéo». Techniquement, il utilise des petites cartes programmables qu’il insère dans le livre, elles ont pour objectif de définir des suites d’actions et réactions qui conditionneront l’utilisation du joueur/lecteur. Les rôles semblent inversés. Ce n’est plus l’utilisateur qui décide de son interaction avec l’objet, mais le livre voulant être un jeu, joue avec l’utilisateur. Serait-ce un livre intelligent? (Quoique, les livres ne sont pas des objets communément associés à la bêtise…)
Ne pourrait-on pas créer des livres possédant des capteurs capables de déceler notre état émotionnel de façon à ce qu’ils nous dirigent vers la fin de l’histoire la plus propice à nous apporter un bien-être? Ou plus radicalement, un livre sans fin qui nous promènerait dans des dédales de pages, comme dans un labyrinthe. Quelles conséquences sur la définition même du livre engendreraient les modifications d’interactions objet/utilisateur? Et plus globalement quel est le futur du livre?

Les réalisations d’Étienne Mineur questionnent notre rapport au temps. Elles sont ludiques, poétiques et nous amènent à porter une réflexion sur des objets usuels, l’utilisation que l’on en fait et leur potentiel développement dans le futur. Son travail de mise en relation entre support papier et informations/interfaces numériques n’est pas moralisateur ou empreint d’une nostalgie, au contraire. Étienne Mineur pousse les limites d’un support traditionnel vers des problématiques et enjeux du futur tout en préservant une part de concret et de tangible, ce qui permet de préserver un éventuel rapport émotionnel somme toute important. Ainsi le nouvel objet technologique n’est pas dépourvu de l’essence du prototype.

Aurélie Foix