Mohamed Bourouissa. Les mécaniques d’une tension émotionnelle.

Mohamed Bourouissa commence par nous présenter une série photographique Châtelet les halles de 2003 inspirée par le livre du photographe new yorkais Jamel Shabaz, Back in the days. Ces deux artistes ont la volonté de capter et d’immortaliser la mentalité d’une génération contemporaine par les particularités du style vestimentaire. Mohamed Bourouissa photographie aussi l’environnement dans lequel les gens évoluent, ce qui permet de voir notamment les affiches publicitaires, les modes, accessoires et marques-phares du moment. Ces photographies sont comme des traces faisant office de témoignage. Il n’y a pas de volonté de classification sociale, car il s’agit plus d’un travail de captation. Évidemment, ses clichés permettent d’émettre avec recul certaines observations. Par exemple: l’image que la marque Lacoste s’efforçait de véhiculer par ses visuels publicitaires détonnait quant à celle donnée par le consommateur lambda dans la rue. Je trouve ce phénomène particulièrement intéressant, car cela démontre que malgré une diffusion de masse de standards prédéfinis, le consommateur a le pouvoir de se réapproprier ces codes, de les brouiller voire même de les inverser. Dès lors, il n’est pas rare de voir des marques dites «chic» être portées quasi exclusivement par des jeunes au style urbain. On peut s’interroger sur le rôle que joue la publicité quant à ce phénomène. Jusqu’à quel point sommes-nous influencés et surtout pourquoi le sommes-nous tous plus ou moins?

Son second travail Face à face selon lui, «s’intéresse beaucoup plus aux personnes». Ses photographies en studio se présentent sur fond neutre ce qui permet de concentrer l’attention sur le sujet principal qu’est l’individu. Il est intéressant de remarquer comment par une composition photographique basique et standard, arrive à s’exprimer la personnalité, autrement dit le particulier, au travers des expressions, de la posture, du regard et bien entendu du style, etc.

Son travail Périphérie de 2005-2009 découle d’une tension dans la relation photographe/modèle, décelée dans ses deux projets précédents. En effet il nous fait remarquer qu’il existe une ambiguïté dans la perception qu’a le photographe du modèle et celle qu’a le modèle de lui-même. Il effectue un vrai travail de mise en scène qui passe par toute une préparation de croquis, de repérage, de répétition en amont. Un peu comme pour une mise en scène théâtrale, les modèles deviennent acteurs et sous la direction de l’artiste, ils occupent et posent dans l’espace photographique. L’intrusion spontanée de l’improvisation de la part des modèles est la bienvenue, je dirais même qu’elle fait partie du processus, car elle permet de rétablir un équilibre quant à cette relation photographe/modèle. Ses photographies sont conçues pour mettre en exergue la tension qui naît des jeux de regards et par extension de la notion de perception. L’on peut aussi rapprocher cette série photographique du théâtre grâce à l’importance de la lumière. L’utilisation stratégique de flash, combiné à la lumière naturelle permet de centrer l’attention sur les personnages. Il apparaît que l’éclairage n’est pas laissé au hasard, il est l’objet d’une vraie réflexion pour laquelle Mohamed Bourouissa met en œuvre son savoir-faire afin d’accentuer son propos. Parallèlement son intérêt pour la peinture classique lui insuffle l’envie d’une esthétique similaire quant à la construction de ses images photographiques. Il pousse cette volonté de ressemblance en allant à introduire par la technique du montage, des erreurs de perceptives car, il n’était pas rare d’en trouver dans les grandes œuvres picturales de la Renaissance.

La fusion entre l’inspiration structurelle et parfois thématique de grands tableaux de la Renaissance avec les codes visuels et les protagonistes d’une imagerie de la banlieue est en somme une façon d’établir un lien et de montrer que le rapprochement entre ces deux mondes est possible. Ses images photographiques ressemblent à des still pictures comme des photogrammes extraits d’un thriller ou d’un western contemporain. Par ces jeux de regards et d’ouverture sur un autre espace, elles  deviennent multidimensionnelles. Elles nous conduisent à nous construire une narration et à nous interroger sur les enjeux de la scène qui se déroule sous nos yeux. L’on se sent autant voyeur qu’acteur, car souvent l’espace photographique nous intègre en nous attribuant une place.
Cette analogie avec le cinéma met en exergue une ambiguïté présente entre fiction et réalité. Quand sommes-nous dupés quant à la véracité d’une image? Qu’est-ce qu’une image vraie? Peut-on parler d’images photographiques objectives? Qu’en est-il alors de l’image journalistique, etc.

Aurélie Foix