Société réaliste : puissance, cardinalités, symboles

Société réaliste est un groupe d’artistes réunis sous la forme d’une firme. Dans l’exposition du musée du Jeu de Paume ils ont travaillé  sur le thème de l’acte politique comme acte artistique. L’acte qui pour eux est fondateur c’est la destruction de la colonne Vendôme attribuée à Gustave Courbet. L’exposition prend la forme d’un cabinet de curiosités, d’une cathédrale recouverte d’offrandes votives ou d’un musée d’histoire. Des objets et des images sont montrés accompagnés de cartels qui parfois expliquent les œuvres. Les œuvres, ou les éléments formant cette œuvre globale, font aussi référence au monde des arts appliqués et en particulier au design graphique. Les moyens employés par les graphistes y sont convoqués: grille typographique, typographies, signes, logotypes, cartes, systèmes d’informations complexes, épreuves d’imprimeur, etc.
Beaucoup de références aux langages écrits et aux codes servent de bases aux travaux présentés. L’architecture comme signe de pouvoir est également très représentée.

Mon analyse porte sur la consistance des œuvres, c’est-à-dire sur la proposition de valeurs que l’artiste nous fait lorsqu’il produit une œuvre en articulant son discours avec une technique. Le postulat fondamental de ce travail est que l’Art socialise les techniques. L’Art accompagne les processus d’adoption des techniques en s’appuyant sur une de leurs potentialités, non effective et existante (fonctionnalité factuelle), mais sur la capacité qu’elles ont à nous donner des horizons d’attente communs (des valeurs, qui n’existent pas par définition — cf. Bernard Stiegler, La technique et le temps 3. le temps du cinéma et la question du mal être). Dans mon travail de critique je postule, après Edmond Couchot, Roberto Barbanti et Bernard Stiegler que l’analyse du phénomène technique à l’œuvre dans un travail artistique permet de révéler beaucoup sur sa dimension éco-logique (au sens éco-sophique). Pour plus de détails sur cet appareillage je vous invite à aller lire cet article sur mon blog numer ars crisisnouvel appareillage critique. Pour construire ma critique j’ai besoin de travailler d’après une technique, je choisis donc de travailler sur la technique de l’écriture. Afin de ne pas complexifier inutilement le propos, je n’analyserai que les parties de l’œuvre convoquant cette technique.

1 – le discours de l’œuvre s’articule autour d’une technique – analyse des techniques employées.
L’écriture est une technique ancienne qui remonte à -6000 ans avant J.C. À l’origine l’écriture est un moyen de noter les échanges commerciaux. Cette technique est basée sur la traduction d’idées ou de sons sous forme d’images. Dans les écritures idéogrammatiques, les signes traduisent des idées alors que les écritures phonétiques traduisent des phonèmes qui seuls n’ont pas de sens. Le sens de l’écriture phonétique se construit linéairement et par contiguïté. En associant intellectuellement les signes avec ceux qui les précèdent immédiatement on produit un son (comme une partition) complexe, celui-ci fait référence à un mot du vocabulaire parlé. En fait l’écriture phonétique tient sa puissance du fait qu’elle est « inter-opérable » (utilisable avec toutes les langues parlées) et qu’elle est simple (une vingtaine de signes à la période grecque). Il faut malgré tout distinguer les Abjads des Alphabets, car les Abjads n’ont pas de voyelle en tant que telle, il faut déduire quelle voyelle est prononcée après une consonne d’après sa position dans le mot. Les Alphabets eux épuisent tous les sons vocalisés et permettent une plus grande exhaustivité de la retranscription des sons. L’écriture s’est imposée comme le moyen de communiquer et de fixer légalement des informations. L’écriture possède une puissance qui a inspiré beaucoup d’autres inventions.
Formellement l’écriture latine (qui est la base réelle des alphabets occidentaux actuels) est une série de formes distinctes dont la surface contraste fortement avec le fond et dont les contours, inspirés du tracé calligraphique (ductus), sont structurés selon une logique géométrique globale. En effet peu de signes se ressemblent vraiment et chaque lettre est une composition de traits extrêmement prégnante. La logique associative inhérente à la fonction de signification de l’alphabet confère une pauvreté symbolique aux lettres lorsqu’elles sont isolées. La composition linéaire des lettres renforce par contraste la différence entre les lettres à tel point que lors de la lecture l’œil ne balaie que le haut des mots et parfois identifie un mot seulement d’après sa silhouette globale. Cette économie des moyens plastiques associée à un principe de grammatisation très simple (peu de signe) confère une grande puissance à cette technique.
L’analyse de théoriciens comme Sylvain Auroux ou encore de Marshall Mc Luhan pose que l’écriture a orienté notre perception (nous les occidentaux) du monde vers une séparation des tâches et une simplification/réduction du réel en unités détachables et modulables. Ce que l’on a appelé la grammatisation ( de grammata phrase en grec) est en fait la codification de la parole en écrits. Cette procédure nous a amené à penser que toutes formes de réalités pouvaient êtres traduites en un code. L’écriture c’est ce qui permet l’histoire ; en fixant de manière épiphylogénétique leur expérience du réel les humains transmettent aux générations suivantes leurs expériences. Surtout l’écriture permet de fixer la loi, c’est la base de la société grecque et c’est le fondement des «Religions du Livre». En écrivant les lois les hommes extériorisent les règles de vie anciennement orale.
L’impact de l’apprentissage de l’alphabet sur l’esprit humain est bien documenté et de nombreux exemples démontrent qu’il impacte la sensibilité. Les lettrés sont plus organisés, plus prévoyants, plus visuels et moins expansifs. La démocratisation de la lecture via la typographie serait à l’origine de la formation symbolique de la notion d’individu car elle aurait favorisé la réflexion individuelle. Il faut noter que l’écriture est réticulée à d’autres techniques pour être socialisée:  le commerce, la religion, les systèmes éducatifs, ainsi sa puissance provient des maillages du système technique en vigueur à chaque époque. L’écriture nécessite un apprentissage des différents acteurs des milieux associés pour être efficiente.

a – existence — Les œuvres se manifestent par des supports imprimés, gravés, ou sous formes de moulages. Les systèmes d’écritures sont obtenus par impression numérique. Ce procédé d’impression permet des impressions à exemplaire unique car elle ne nécessite pas la production d’une forme imprimante (forme qui permet de répéter par pression des signes sur une surface). Dans les procédés d’impression courant (offset, lithographie, sérigraphie,etc.) l’impression nécessite la production d’une forme de base (cadre, plaque, pierre calcaire) pour pouvoir produire des images en série. Le numérique permet une impression unique avec la précision machinique d’une impression de grand tirage. Il y a donc intervention d’un procédé technique pour produire ces images.

b – présence — la présence du spectateur n’est pas détectée mais prévue dans la manière dont est pensé l’accrochage. Le spectateur est pensé en déambulation. Les œuvres sont parfois en hauteur forçant le spectateur à lever la tête de manière inconfortable (rappelant les codes de la statuaire du pouvoir). Les murs de la salle d’exposition ne sont pas blancs ou noirs mais gris. Les œuvres sont classées par position géographique ou astronomique imaginaire dans l’espace d’exposition. Chaque partie, comprenant plusieurs œuvres, porte un nom de lieu fictif. L’espace de l’œuvre/partie est signifié par un fond de couleur. Les objets sont accompagnés de cartels.
c – comportement  — Les œuvres se lisent comme des textes, ou se décryptent comme des codes.
d – génération — Le sens de l’œuvre est produit par lecture ou association des différents messages entre eux. Certains cartels détaillent le processus de création des œuvres. Les objets sont tous dans des teintes allant du noir au gris clair.
e – mythèmes technologiques / consistances  — l’écriture véhicule une valeur de progrès, elle est le médium de l’apprentissage par excellence (alors que le savoir peut s’acquérir de bien des manières), elle évoque la puissance et la coercition des sociétés occidentales.

2 – L’œuvre est un discours sur le sensible et la technique.
L’exposition questionne la notion de puissance liée à l’architecture et à l’écriture. Elle montre comment l’écriture transforme notre perception du politique, de la géographie, de la ville, etc.

3 – Elle nous projette d’un point connu vers l’inconnu. La forme globale de l’exposition évoque plutôt un musée des sciences humaines. Mais les  informations imaginaires projettent le spectateur dans un environnement inconnu qui ressemble davantage à une «carte de Tendre».

4 – Elle constitue une articulation existence/consistance exemplaire qui intensifie la relation entre l’individu et le fond collectif.
Le collectif propose une ré-interprétation de formes schématiques en système scriptural ou typographique (les routes et les symboles des monnaies forment des écritures typographiques nouvelles). L’exposition présente également une œuvre qui peut être considérée comme la pièce maitresse de l’exposition, un contrat définissant deux contractants: la société réaliste et la caisse des dépôts. L’objet de ce contrat est la prise en charge de la dette dont Courbet a écopé pour avoir participé à la destruction de la colonne Vendôme avec un groupe de Communards. En soumettant à la re-symbolisation l’écriture du droit, le collectif tente de dé-légitimer l’écriture en lui redonnant sa nature plastique. En déconstruisant ces apriori l’œuvre invite à reconstruire une consistance nouvelle au pouvoir d’attestation de l’écriture.

 

5 – L’œuvre suit un circuit long dans lequel elle trans-individue par la pratique de sa fréquentation
Nous assistons ici à la démonstration d’un court-circuit manifeste dans la trans-individuation. Cette œuvre, jamais présentée, est co-produite par le Jeu de Paume, est présentée comme une œuvre majeure. Le contexte de diffusion sur-investit symboliquement l’œuvre, le halo (au sens simondonien) du lieu la légitime m’œuvre et laisse très peu de pouvoir au public d’exercer son sens critique. En imposant une œuvre par sa puissance, le musée du Jeu de Paume instaure une rupture entre la capacité de symbolisation du public et le dispositif mystagogique de l’œuvre. Le dispositif relève de la mystagogie parce qu’il n’émerge d’aucun dispositif symbolisant: école, critique, groupe de recherche, groupe de travail, etc. Il surgit de l’insignifiant proposant un système rhétorique fort, mais jouant de la puissance signal de sidération de la Technique. En effet pour qu’une œuvre consiste, elle doit nous proposer de re-symboliser en nous confrontant à une situation dans laquelle une technique (une existence pour être plus précis) est dé-symboliser (elle perd son sens commun et donc devient existence). Ici des existences sont dé-symbolisées et la légitimité du dispositif est apportée par le halo du lieu. Le public est donc en confiance il peut accorder du temps à l’investissement symbolique commun d’un objet insignifiant (au sens sémiologique). C’est le fonctionnement normal de l’adoption d’une œuvre et d’une technique, seulement cette mécanique devient toxique lorsque la mystagogie (guider par le mystère/puissance du mystère) devient le principe conducteur.
Lorsque nous postulons que n’importe quoi peut-être placé dans une galerie/musée, et que la foi engendrée par le halo du lieu amènera les publics à symboliser, alors le principe d’individuation s’enraye. Pour s’individuer, nous explique Simondon, l’individu doit-être métastable, il doit projeter sa perception dans le collectif par le biais de l’action et ainsi son affectivité devient émotion (mise en ordre de l’affectivité). Bernard Stiegler poursuit la pensée de Simondon et affirme que  pour s’individuer, l’humain projette sont affectivité dans des existences. Malgré tout la symbolisation des existences est collective. La légitimation d’un objet nécessite ce qu’il appelle les circuits-longs de trans-individuation. La symbolisation consiste à projeter des valeurs sur un objet collectivement par suite de confrontation de points de vue individuels qui s’effectuent sur le long terme.  L’existence soumise à la re-symbolisation (l’œuvre) doit suivre un circuit long d’adoption. Lorsque l’œuvre est investie prématurément de valeurs non-transindividuées, elle impose une Consistance. Elle force à symboliser dans un certain sens, privant l’individu de l’effort de dé-symbolisation/re-symbolisation qui doit lui permettre d’exercer son individuation par projection de valeurs sur les existences. Le déséquilibre entre force de légitimation de l’artiste et halo du lieu empêche la présentation claire des consistances proposées. Seule la dimension mystagogique de l’œuvre apparaît, nécessitant un effort incroyable d’isolement de l’œuvre rapport à son contexte pour percevoir la proposition qu’elle constitue.

6 – Conclusion – L’œuvre propose de re-symboliser les systèmes d’écriture et sa capacité à produire du symbolique. En détournant le contrat comme forme du droit en forme artistique l’artiste tente d’opérer une symbolisation de nature artistique sur un objet juridique. La suite de propositions de signes et de formes comme propositions de réinvestissement symboliques de signes du pouvoir  instaure une réflexion sur l’arbitraire de ces signes. En mettant en valeur leur in-substance, le collectif remet en question la légitimité naturelle de ces signes, la politique usant de leur puissance signal bien plus que de leur symbolisation dont le motif à été perdu depuis longtemps (l’étoile rouge). Il faut fermer les yeux sur la simplicité de certaines propositions (les symboles des monnaies servant d’alphabet pour l’esperanto) univoques et légères pour apprécier une œuvre réellement impliquée dans le monde. Le contexte de diffusion peut finir par masquer la proposition de consistance. D’une part les choix esthétiques de l’exposition évoquent une salle des ventes d’objets design: quel acheteur d’art fortuné ne rêverait pas d’avoir cet immense «euro» laqué dans son salon? D’autre part la puissance symbolique du lieu brouille les propositions de consistances rendant l’œuvre quasi-muette.

Yann Aucompte