Etienne Mineur / délocalisation / dé-symbolisation

Étienne Mineur est un acteur incontournable du design interactif de ces dernières années, connu pour ces expérimentations à contre-courant de la tendance du tout dé-matérialisé, il impose une vision hylétique (matérialiste) des technologies numériques.

Il emploie principalement des technologies de contacts (surface tactile, détecteur de pression), et des techniques permettant de modifier visuellement les supports (encre, écran de iphone). Ce qui me permet d’utiliser l’appareillage que j’ai emprunté à Florent Aziosmannof, c’est-à-dire de penser le travail de  Etienne Mineur via les notions de présence (moteur de perception), de comportement (moteur de comportement), de génération (expression). Vous pouvez voir l’ensemble de l’appareillage ici > nouvel appareillage critique (sur mon blog numer ars crisis).

Etienne Mineur utilise des technologies qui permettent de détecter la présence de l’usager. C’est la diversité des moyens de détection de présences qui est intéressante. Elles captent les interactions par différentes utilisations de phénomènes physiques, principalement par la détection de pression, et par la localisation spatiale (accéléromètre, boussole).

Les comportements de ces œuvres sont basés sur des supports réagissant à la température, ou par des scripts gérés via arduino.

La génération des formes se fait par réaction chimique ou par programmation de réaction des images à la position des périphériques de perception (présence) dans l’espace.

Étienne Mineur est designer, aussi son travail s’inscrit davantage dans une optique de recherche technico-symbolique en but d’industrialisation. Il s’agit donc d’Arts Appliqués. Il propose une réelle dé-symbolisation des techniques, puisqu’il retourne à une forme archétypale de fonctions qui sont aujourd’hui présentes sous d’autres formes réputées plus modernes.

N’est-ce pas un effet de ce que Nicolas Bourriaud appelle la loi de délocalisation? C’est-à-dire un travail artistique sur des techniques émergentes, mais en les thématisant sans les utiliser comme supports (ex : les Impressionnistes et la photographie).

Mais Etienne Mineur procède sciemment à une approche de «régression» (faut-il être positiviste pour le voir comme cela) vers une technique antérieure alors qu’il pratique les techniques les plus récentes. Un retour en arrière dans un souci de travailler la dimension magique des objets. Une part inquiétante de cette recherche est qu’elle s’appuie sur la puissance de sidération des techniques dé-symbolisées. Une technique qui n’est pas adoptée possède un pouvoir de captation de l’attention, un pouvoir sidérant qui cache les phénomènes physiques à l’œuvre. La technique disparaît sous les mythèmes technologiques ne laissant plus voir la vraie dimension poétique de la technique, voir même poïétique de la technique.

Etienne Mineur semble conscient de travailler sur des objets transitionnels (cf. Winnicott), qui sont les supports par lesquels le sentir humain déplace son narcissisme primaire sur des objets techniques, en faisant ainsi les moyens par lesquels ils projettent leur désir et leur imaginaire. En l’état, les bricolages, fils apparents et systèmes rafistolés d’Étienne Mineur sont d’une poésie incomparable. Les prototypes faits de peu de choses ont cet aspect bricolé qui sont la réalisation d’un sentir en acte qui laisse des traces comme dirait Bernard Stiegler. C’est bien une projection poïétique, une manière de montrer que l’Existence consiste en Technique, c’est-à-dire que l’homme projette son sentir en techniques, et que son sentir est technique.

Yann Aucompte