Mohamed Bourouissa : la correspondance et les milieux associés

L’artiste s’est livré à une correspondance vidéo et sms avec un ami détenu en prison. L’œuvre est semi narrative et montre la solitude et l’enfermement d’un prisonnier. Elle s’appuie sur la vidéo numérique et la norme GSM/UMTS qui permet de diffuser par les ondes des données. Il s’agit d’une œuvre sur la technique du transfert GSM/UMTS  de données, ce que je vais tenter d’analyser avec mon appareillage critique. Pour plus de détails sur cet appareillage je vous invite à aller lire cet article sur mon blog numer ars crisis: nouvel appareillage critique.

Mon analyse porte sur la consistance des œuvres, c’est-à-dire sur la proposition de valeurs que l’artiste nous fait lorsqu’il produit une œuvre en articulant son discours autour d’une technique. Le postulat fondamental de ce travail est que l’Art socialise les techniques. L’Art accompagne les processus d’adoption des techniques en proposant de les adopter en s’appuyant sur une de leurs potentialités, non pas effective et existante (fonctionnalité factuelle), mais sur la capacité qu’elles ont à nous donner des horizons d’attentes communs (des valeurs, qui n’existent pas par définition)  (cf. Bernard Stiegler, La technique et le temps 3. Le temps du cinéma et la question du mal être).
Dans mon travail critique je postule, après Edmond Couchot, Roberto Barbanti et Bernard Stiegler que l’analyse du phénomène technique à l’œuvre dans un travail artistique permet de révéler beaucoup sur sa dimension écosophique. Pour construire ma critique j’ai besoin de travailler d’après une technique. Je choisis donc de travailler sur la question de la technique de correspondance via le réseau GSM/UMTS.

1 – le discours de l’œuvre s’articule autour d’une technique – analyse des techniques employées.

a – existence — Les images sont produites grâce à un téléphone doté d’une fonction photo et vidéo. La vidéo numérique permet de transposer les informations lumineuses d’un champ de référence en paquets de données numériques. La norme GSM est une norme de gestion de réseau de téléphone portable entièrement numérique. Elle est appelée Groupe Spécial Mobile ou GSM car elle permet de créer un réseau cellulaire de relais pour capter des téléphones mobiles (en mouvement). Le réseau est dit cellulaire car il couvre un territoire en faisant se chevaucher des petites zones d’émission réception prenant ainsi la forme de petites cellules accolées. Chacune de ces antennes est reliée par un système filaire à une base qui gère le réseau. C’est depuis cette base que le réseau se connecte à Internet (cf. critique de Eric Watier pour en savoir plus). Les téléphones contiennent une puce ou carte SIM contenant le numéro et le code d’identification individuel du possesseur du téléphone. L’œuvre se présente comme un recueil filmique ou vidéo-graphique de ces correspondances. Il pose ainsi la question de la pratique du réseau GSM et non seulement de son usage.
b – présence — La présence du spectateur est mise en scène comme au cinéma, il a une posture passive.
c – comportement  — Le comportement est lui en rapport direct avec les deux auteurs de l’œuvre. La technique employée permet à un détenu de montrer son quotidien par ses yeux et de le faire parvenir illégalement à un proche à l’extérieur de la prison. L’artiste envoie au détenu un exemple du type d’images qu’il souhaite et le détenu reproduit cet exemple. Il déplace alors des techniques de création d’image (techniques intellectuelles) d’un milieu associé clos à un autre (du milieu de l’art au milieu de la prison).
d – génération — L’œuvre est générée par l’enregistrement d’images via un portable.
e – mythèmes technologiques / consistances  — La technique du réseau GSM sous-tend une référence implicite qui est la correspondance épistolaire. Les mythèmes répandus sur ces technologies sont qu’elle permettent d’êtres joint n’importeet de joindre quiconque depuis où l’on veut. Hors si le réseau cellulaire ne couvre pas une zone, le téléphone ne marche plus. Le mythe de l’immédiateté lui est aussi associée, la présence de l’autre n’est plus nécessaire puisqu’il est possible de le joindre à tous moment.

2 – L’œuvre est un discours sur le sensible et la technique
Mohamed Bourouissamontre que la perception du monde peut-être affectée par l’introduction d’une technique dans son milieu associé. La relation qu’il instaure avec son correspondant développe chez lui une compétence artiste. Le détenu développe un regard une pratique de la technique GSM/UMTS et de le technique des images vidéos. La technique GSM est pratiquée et modifie la perception du sujet.

3 – Elle nous projette d’un point connu vers l’inconnu.
Elle nous projette du film documentaire tel que l’on peut le voir en prime-time à la télévision à une intimité forte d’une personne à laquelle on s’identifie mais dont l’univers est sans repère pour nous.

4 – Elle constitue une articulation existence/consistance exemplaire qui intensifie la relation entre l’individu et le fond collectif.
Elle relie la notion de correspondance et d’amitié par delà les limites géographiques à la technique du GSM. Elle nous montre qu’une technique de copie de paquet de données via les ondes peut créer une symbiose entre deux individus et même le partage et l’intégration mutuelle des points de vue. La véritable prouesse de cette œuvre c’est qu’elle concilie deux milieux associés totalement différents ce qui est assez rare car les œuvres entretiennent en général un dialogue au sein d’un seul milieu associé.

5 – L’œuvre suit un circuit long dans lequel elle trans-individue par la pratique de sa fréquentation.
L’œuvre suit le circuit de la diffusion de l’art dans lequel elle court-circuite le milieu associé en étant diffusé dés sa création dans des lieux prestigieux, voir en étant commandé et financé par ces lieux. Le danger c’est que l’œuvre soit perçu comme un documentaire original» sur la prison. Alors qu’en fait l’œuvre propose de repenser l’ensemble du milieu associé constitué par la technique GSM/UMTS. Elle prescrit une pratique et donc une consistance à ce qui aujourd’hui n’est qu’un moyen d’accaparer notre attention. En suivant un circuit-long elle pourrait soulever des débats forts et intéressants sur la question de la correspondance appliquée aux technologies GSM/UMTS. Correspondance au sens d’une pratique des moyens de communication.

6 – Conclusion –
L’œuvre propose une vraie consistance et nous livre une expérimentation sincère sur les techniques GSM/UMTS. La force du propos Mohamed Bourouissa est de proposer une consistance nouvelle à cette technologie dont la publicité et le marketing se sont emparés. Il fait la démonstration du fait que la technique est un sensible en acte et qu’il transforme les individus en créant des milieux associés. Il s’agit d’un bel exemple d’individuation documenté qui nous fait oublier tous les clichés sur la prison pour peu que l’on s’y penche.

Yann Aucompte