Battre les cartes, ou la mise en relation de deux territoires

Le mercredi 26 novembre, au même moment sur deux territoires différents :
à l’Ensad, Boris Beaude, Bureau d’études et Philippe Vasset parlent de leurs travaux sur la thématique de la cartographie relationnelle (colloque Mobilisable).
à l’Ensba, Jean-Philippe Antoine présente Tracer Joseph Beuys et Fernand Deligny (séminaire « des Territoires »).

Temps T1 : je vais écouter Jean-Philippe Antoine ‘en live’ (je travaille en arts plastiques avec des enfants autistes, alors je ne peux pas manquer Deligny). Ma trajectoire compose un petit tracé très ornemental et bouclé au sein de l’Ensba avant de parvenir (enfin !) à trouver l’amphi des Loges ; Moment stationnaire dans l’espace (un gros rond sur ma carte) mais très dense, et ce sont nos pensées qui se mobilisent à la suite de celles de l’orateur qui saute avec aisance des cartes vagabondes des enfants autistes de Deligny aux performances-dessins de Beuys. Parce c’est magnifique, une carte des lignes d’erre et cercle d’aire extraite du livre Oeuvres sur Deligny (1) :



Temps T2 : je suis devant mon ordinateur et regarde les interventions de l’Ensad. La prise de son est très subjective (en salle, merci Hui Li) et mis à part l’asymétrie du flux qui me prive de la possibilité de poser des questions, c’est comme si j’y étais. Avec en prime des ‘data’ supplémentaires: les bruits amplifiés des chaises de Hui Li et de ses voisin(e)s, ce qui pourrait me permettre de tracer en fonction du temps (T2+ t) l’état de fatigue des jambes de l’auditoire. Ma trajectoire se résume ici à un rond, point d’ancrage sur ma chaise (je ne compte pas la pause café), tandis que le rond-point du site mobilisable offre plusieurs directions d’écoute. Je m’engage pleinement dans les trois, et me perd avec une délectation particulière dans les trous blancs de Philippe Vasset. J’ai dessiné tout cela (en synchronique), la puissance visuelle de ’la carte’ m’a convaincue :

Temps T3 : nous y sommes. Puisque j’ai carte blanche, justement, il me semble particulièrement intéressant d’établir quelques relations choisies (et non exhaustives, la quantité de données est importante) entre ces deux territoires-temps.

La première serait celle de la volonté de partir de la trajectoire singulière et individuelle, une cartographie de la trace laissée par l’individu. Le logiciel permettant d’automatiser des cartes de déplacements individuels de Boris Beaude, l’expérimentation personnelle des blancs de la carte IGN par Philippe Vasset et les trajectoires GPS projetées sur un support blanc de l’atelier de géographie parallèle s’apparentent aux travaux réalisés par Deligny. Pendant plusieurs années, lui et d’autres éducateurs ont tracé des cartes : trajets et gestes coutumiers à la mine de plomb, lignes d’erre des enfants psychotiques à l’encre de chine et traces griffées en blanc dans le gris transcrit représentant les « arabesques amplifiées de l’agir ». Pour «tracer cette erre qui leur advient de par le fait que le verbe leur manque, et le transcrire (…)». La cartographie de l’individuel et ses légendes singulières: un ordre caché de la pensée non-verbale qui n’est pas sans lien avec nos déplacements. Les autistes ne sont pas dans l’intention mais dans l’AGIR. Les trajets des enfants sont hors codage symbolique, ne répondent à aucune commande, mais dessinent un commun repéré, une relation au lieux solidement nouée. Ces cartes nous donnent accès aux lieux de pensée ambigües à partir de l’entrée dans la signification. Elles représentent les lieux de répétition, les « chevêtres » : traces d’itinéraires coutumiers, qui sont du registre de l’orné, boucles qui se répètent d’un jour à l’autre, d’un enfant à l’autre. Ces trajectoires dessinent une écriture assymbolique, quelque chose de ni prévu ni pré-pensé par le traceur ou les tracés, « qui ne doit rien au langage et ne relève pas de l’inconscient freudien: quelque trace de ce nous primordial, et qui persiste à préluder hors tout vouloir et tout pouvoir, pour RIEN, immuable, comme, à l’autre pôle, l’idéologie» (1). Jean-Philippe Antoine établit le lien entre ces tracés et le dessin artistique, celui de Joseph Beuys en particulier. Il nous a présenté les voisinages qu’entretiennent les conceptions de Deligny avec les problématiques développées par Beuys, qui a vu dans le dessin un instrument de  «(re)fluidification de la langue», et le moyen de repérer des «conversations entre les choses» qui préludent à leur symbolisation dans le verbe.

Deligny va jusqu’à établir la cartographie des gestes coutumiers, comme celui de faire la vaisselle, afin de VOIR dans nos manières de FAIRE les plus courantes –ce qui évoque un cours– ces formes et détours qui permettent l’AGIR ou à l’inverse de conditionner. «Ces formes que nous y mettons» nous dit Deligny, «dans nos gestes les plus coutumiers esquissées sur la carte en gravé blanc, sont ce qui peut permettre à l’individu communaire d’exister. (…) Disons qu’il y a de libérer un certain NOUS liminaire que la conscience d’être éclipse». Cette arabesque du geste, une sorte de hors-carte, n’est pas sans rappeler les investigations de Philippe Vasset au sein des cercles d’aire représentées en blanc sur la carte IGN. Pour Bergson, l’art naît d’un détachement du réel, et il dit des artistes que «par un certain coté d’eux-même, soit par leur conscience, soit par un de leur sens, ils naissent détachés (…)»(2).

Les cartes de Deligny, de l’infinitif primordial, pourraient être superposées à toutes les couches et surcouches de nos trajectoires-pensées de sujets parlants. Des trajectoires-émotions comme celles de l’artiste Christian Nold, qui s’appuie sur la technologie GPS pour réaliser ses Sensitive Maps avec l’aide du public, Les promenades de Janet Cardiff, œuvres de fiction obsédantes dont les participants font l’expérience en revêtant un casque d’écoute relié à un baladeur CD ou vidéonumérique et transformant la perception de notre environnement. L’ajout de nouvelles couches d’informations à la réalité tangible afin de tramer l’espace. Pour tramer quoi? Une relation entre nous et les couches profondes de nos pensées, mais aussi entre nous et les autres. Une manière de croiser les informations pour créer de la pensée, à la manière des Mind Map. Tirer des diagrammes à partir de cette pensée syncrétique et non-verbale, tracer des chemins à partir de nos perceptions profondes et non-articulées dont l’ordre caché est à la source de tout travail artistique (3). Se placer aux «avant-postes de l’obscur», comme nous y enjoint Gilles Châtelet, aux antichambres de la formalisation (4). «Le philosophe géomètre», selon Alexis de Saint Ours, «ne découvre pas une langue polie et policée mais de ‘troubles reflets’, de ‘furtives caresses’, des ratures, des esquisses, des schémas, bref tout un appareillage non codifié, qui se produit en même temps qu’il s’invente, à l’évidence non-verbal et qui cherche à capter une intuition nouvelle» (5).

Mais passons à une échelle supérieure : la carte, c’est donner à voir de la manière la plus syncrétique possible les réseaux et les flux, tous les enjeux collectifs d’information, d’argent, de pouvoir qui se trament sur cette planète laboratoire… Car il ne faut pas être ignorant des données complexes de ce territoire si l’on veut pouvoir garder une certaine part de contrôle subjectif, et ne pas partir dans l’errance . Un va-et-vient continu est donc nécessaire, du singulier à la généralité, de l’individu au système. Pour Deligny, «un bon usage des cartes évacue le « à qui sont-elles », « de qui sont-elles », si bien que les lignes d’erre deviennent traces d’autre chose que traces d’un quelqu’un qui, autiste serait; ce qui veut dire qu’il ne suffit pas de tracer les lignes d’erre, mais qu’il faut les battre puisqu’il s’agit de cartes, de manière à perdre la trace du «qui a fait ce trajet là», que nous regardons.» (…).

Dominique Peysson

(1) Fernand Deligny, Œuvres, L’Arachnéen, Paris, 2007

(2) Henri Bergson, La pensée et le Mouvement, PUF, « Quadrige »

(3) Anton Ehrenzweig, L’ordre caché de l’art, Gallimard, Paris, 1974

(4) Gilles Châtelet, Les enjeux du Mobile, Seuil, 1993

(5) Alexis de Saint-Ours, Eurêka, le moment de l’invention, Arts8, L’Harmattan, 2008