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Rapprocher

La RATP, définit son métier avec un verbe : Rapprocher.
Soit, placer quelque chose ou quelqu’un plus près de quelque chose ou de quelqu’un, rendre voisin. Il y a ainsi dans ce mot l’idée de lier, de réunir, d’effacer les distances. Neuf manières de « rapprocher » sont alors mis en avant, au travers desquelles l’entreprise de service public, se positionne comme innovante et fédératrice :
 » Rapprocher les lieux et les personnes ; Rapprocher aujourd’hui et demain ; Rapprocher la maison mère et les filiales . Rapprocher l’urbain et l’humain ; Rapprocher le local et l’international ; Rapprocher culture ingénieur et culture client ; Rapprocher tous les citoyens de la société ; Rapprocher les expertises ; Rapprocher la profitabilité et l’humain. »

De telle sorte que Rapprocher culture ingénieur et culture client, se présente comme :
« Mettre l’excellence et l’expertise au service de la satisfaction de tous nos clients, et combiner l’exigence de la sécurité absolue et l’audace de réinventer l’expérience voyageur. »

Rapprocher tous les citoyens de la société, comme :
« Favoriser l’intégration sociale en rapprochant les zones désenclavées du centre et les personnes en difficulté, de l’emploi. « 

Et Rapprocher la profitabilité et l’humain, comme :
 » Démontrer chaque jour qu’investir dans les talents et la créativité permet d’apporter des solutions durables et performantes. « 

Il est intéressant de noter que l’entreprise doit ici véhiculer une image « d’acteur urbain« , souhaitant mettre à disposition de l’usager des éléments qui lui permettront de construire sa propre ville. L’usager devient donc un usager actif et exigeant, que la RATP doit satisfaire. Cela passe alors par la réduction des distances, réduction du temps d’attente, mais aussi par la l’identité de l’espace public, dont le mobilier urbain est un des éléments.

La conception du mobilier met alors en rapport plusieurs acteurs, qui envisagent ensemble les différentes représentations de l’usage de ce mobilier par l’usager, sont ainsi mis en lien, l’Unité Design, l’Unité de Marketing, mais aussi les agents de l’exploitation ( directeurs de ligne et cadres techniques, personnel de nettoiement, personnel de maintenance et agents d’interventions… ) ou encore les unités Environnement, Propreté et Sécurité du département SEC qui édifient des normes concernant ces trois axes (Environnement, Propreté et Sécurité) compte tenu du caractère public du lieu.

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Le mobilier doit alors être pérenne, résister aux « usages nauséabonds », mais aussi valoriser et véhiculer l’image de l’entreprise.
En 1973, une campagne de requalification des quais du métro est lancée afin de traiter un tiers des volumes quais qui apparaissent comme vétustes. Le style Andreu-Motte, est alors adopté sur une centaine de station entre 1974 et 1984 et de nouveaux sièges apparaissent, les sièges « coque »,  remplaçant les traditionnels bancs en bois, et considéré pendant longtemps comme le siège phare de la RATP.

Changement radical que Joseph-André Motte considérait comme un changement culturel profond.

« J’ai tenu un discours qui consistait à dire : l’homme d’aujourd’hui n’est plus une poussière humaine dans une multitude informe, racontera-t-il plus tard. C’est un individu. Il a sa richesse : il lui faut un siège à lui tout seul. Que cet individu soit cultivé ou qu’il ne sache ni lire ni écrire, c’est un personnage. Les chrétiens diront que c’est l’enfant de Dieu. Les autres diront : c’est un esprit original, il est unique. Deux hommes ne se ressemblent pas. Donc, le siège unique. On ne peut plus faire asseoir les gens sur des banquettes de bois. De plus, il fallait répondre au problème des clochards dans le métro. Les bancs en bois leur suffisaient, les malheureux. Restaient les banquettes en ciment sur toute la longueur du quai. »

 

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Triomphe de l’individualisme

Force est de constater que la RATP, dans un soucis d’épuration stylistique des stations de métro, retire les coffrages en ciment sur lesquels étaient installés les sièges « coque », pour les remplacer par des systèmes d’appliques murales, offrant des sièges en lévitation et excluant toute appropriation par des « indésirables ».
Dans le même temps, l’entreprise supprime une partie de ces fameux sièges, afin de les remplacer par des appuis ischiatiques (sièges assis-debout), qui par ailleurs avaient été conçu à l’origine pour proposer une alternative et non une substitution au siège classique.
En 1997, le projet Renouveau du métro, on vit la réapparition de bancs en bois, avec la volonté de réaffirmer la volonté de rappel patrimonial, avec un rajout post facto, des accoudoirs. Traduction manifeste de la volonté d’exclure les sans domiciles.
Nous assistons depuis 2006, à un renouvellement du métro, et l’Atelier à Kiko, a emporté le le marché de l’équipement en nouveaux sièges, des quais du métropolitain parisien. En hommage aux sièges « coque », le siège « sourire » apparaît au fur et à mesure dans les stations. Conçu pou répondre aux attentes de la RATP, les sièges sont faciles à nettoyer par leur forme courbe, tout en empêchant les « indésirables » – pas seulement les sans domiciles – d’occuper abusivement l’espace public.

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Le mobilier doit donc « interdire toute position allongée ». afin d’éviter toute « occupation abusive du domaine public ». Oisifs et sans domiciles sont ainsi implicitement / explicitement exclus des stations de métro, car considérés comme « indésirables », ils perturbent et gênent les usagers.

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Dans la nécessité de concevoir des sièges qui puissent remplacer partiellement ou totalement ceux devenus trop problématique, la RATP a rédigé un cahier des charges précis dans lequel il est question d’une gamme standard, définissant les usages recherchés : s’asseoir confortablement, ceux que l’objet doit interdire – s’allonger, graver, tagger, sauter, démonter, arracher… – ainsi que les actions pour le préserver – entretenir, maintenir…
Les nouveaux sièges « sourire » réalisés par l’Atelier à Kiko, répondent alors parfaitement aux comportement dictés par le cahier des charges, solide et résistant aux brûlures, rayures ou aux tags, le remplacement d’un siège abîmé peut se faire rapidement par un simple mécanisme mais aussi à la demande spécifique de la RATP, qui veut créer des assises pour attentes courtes sur les quais.
 Le siège de l’Atelier à Kiko, empêche donc la posture allongée, par ses courbes faisant aussi office d’accoudoirs, mais est aussi parfaitement conçu pour une attente courte, car empêche aussi, de rester trop de temps assis.

Phénomène social et politique que les designers complètent et assistent : nécessité d’assurer la sécurité dans les espaces publics en limitant les risques de mécontentement des usagers et des dégradations potentielles. Le mobilier qui en découle est violent, même lorsqu’il a des courbes et une allure sympathique,car conçu pour n’être confortable que pour une durée limitée, il ne fait qu’accentuer l’exclusion.

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Première tentative

Ma démarche se propose alors d’afficher cette violence en installant sur différentes assises du métro des collages représentant des sans domiciles. Marque de leur présence que l’on voudrait effacer.

Les collages sont alors à échelle humaine, et disposés allongés ou assis sur les sièges. Pour les sièges « sourire »,  l’intérêt était de montrer comment ces sièges impose une posture inconfortable et oppressive.
Pour les sièges « coque », ainsi que pour les bancs, il me semblait pertinent d’installer les collages découpés aux endroits séparant les sièges et aux accoudoirs des bancs. Les collages montrent les sans domiciles allongés sur les sièges, tout en effaçant une partie de leur corps, disséqués par la séparation. Présentés en morceaux, ils accentuent les séparations qui sont faites en chaque assises, mettant en avant la violence du mobilier, conçu pour épurer l’espace public des « indésirables ».

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Réalisé comme un travail didactique, l’action utilise des codes clairs. L’installation se suffit alors à elle même pour en comprendre les enjeux, sans démonstration explicative supplémentaire.La volonté étant ici de montrer comment le mobilier de la RATP est conçu pour accentuer l’exclusion.

Références et objet d’étude:

– Site de la RATP

– Survival Group : Anti-Sites

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– Konstantinos Chatzis, Hommes, objets, organisations : 1900 – 1990, un siècle de régulation dans le métropolitain parisien, In: Flux n°20, 1995. pp. 13-26.

– Stéphanie Bouché, Concevoir l’assise implantée sur les quais de métro, Les annales de la recherche urbaine n°88.

– Peny A, «Axes pour une stratégie esthétique », Réseau 2000, n°60, 1991.

– Jürgen Habermas, L’espace public, Editions Payot, Paris, 2011.

 

 

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