« Construction/Destruction », Galerie Almine Rech

La galerie Almine Rech propose jusqu’au 6 juin l’exposition « Construction/Destruction », organisée avec Olivier Renaud-Clément.

La galerie Almine Rech dispose de trois salles d’expositions dans un hôtel particulier du marais. L’espace a su conserver une atmosphère d’appartement, les moulures du plafond et les hautes portes en bois de deux des trois salles sont confrontées au sol bétonné souvent de rigueur dans les modes de présentation de l’art contemporain.

L’exposition « Construction/Destruction » aborde les rapports que les artistes entretiennent avec les œuvres. Quels sont les principes de construction ? La destruction et la construction sont envisagées plutôt comme des processus de transformation, de modulation des œuvres. Le mouvement et le geste sont les notions essentielles dans ces logiques de création. N’ayant pas ou peu de volontés figuratives, les artistes envisagent les matériaux comme unique médium. Ces média sont pensés dans un contexte physique : l’espace d’exposition. En effet, et à la manière du minimalisme qui s’est développé au début des années 1960, l’intérêt premier de cette forme de création est la perception des objets par rapport à l’espace.

Construction/Destruction, Vue de l’exposition, Courtesy Almine Rech, 2015

Construction/Destruction, Vue de l’exposition, Courtesy Almine Rech, 2015

L’exposition présente les œuvres de six artistes internationaux en activité depuis 1960 jusqu’aujourd’hui. Les œuvres de Fernanda Gomes, Arturo Herrera, Jannis Kounelis, Adam Marnie, Joel Shapiro et Kishio Suga sont mises en relation dans l’espace de la galerie.

Jannis Kounellis, Joel Shapiro et Kishio Suga, dont le travail a été reconnu dès les années 1960, ont eu une place initiale dans le rapport aux matériaux. Les œuvres sont dorénavant considérées et pensées en acceptant une dynamique de la fragmentation et de la possible destruction des œuvres.

L’œuvre de Fernanda Gomes est présentée comme une installation occupant une salle entière. L’artiste récupère des objets et des matériaux laissés pour compte dans les rues. Dans le geste de récupération, l’artiste accorde une attention particulière à des objets qui a priori n’ont aucun intérêt. Elle considère ces objets et les recueille. La fragilité des objets, la précarité de leur présentation et la presque invisibilité de certains d’entre eux rendent la visite très précautionneuse, le visiteur doit circuler entre les petits objets peints en blanc, tenus par des fils transparents ou posés au sol tout en prenant soin de ne pas rentrer en coalition avec eux. Depuis le début de la démarche de l’artiste qui les recueille, jusqu’au corps du visiteur, ces objets demandent une attention particulière.

FERNANDA GOMES, Untitled, 2015, Métal peint, 95 x 18 x 27 cm, Courtesy Almine Rech

FERNANDA GOMES, Untitled, 2015, Métal peint, 95 x 18 x 27 cm, Courtesy Almine Rech

L’œuvre de Kishio Suga se caractérise par la confrontation de matériaux. Il créé des œuvres qui mêlent à la fois matériaux naturels et industriels. La réception des œuvres s’exerce par la dualité entre ces matériaux et la force qu’ils exercent les uns sur les autres. Cette force peut générer des imprévus et donne à voir un décor d’objets qui génèrent à la fois des dualités entre les œuvres, mais aussi créent une forme globale, un système d’objets mis en relation.

Les œuvres se répondent dans l’espace avec fluidité, la présentation est aérée créant ainsi une appréhension des œuvres par rapport au lieu.

Chaque artiste est représenté par plusieurs de ces œuvres exposées par séries. Ce choix de scénographie néglige la confrontation des œuvres inter-artistes. Cette séparation des artistes peut se lire à la fois comme un classicisme ou bien comme une radicalité de la présentation des œuvres. Du moins, il interroge : est-ce que l’on doit considérer le geste de destruction et de reconstruction via un ensemble de pièces ? C’est-à-dire que les œuvres à l’unisson créent-elles un puzzle : construisent-elles un propos ? La force des œuvres tient dans l’aspect sériel du processus créatif, un geste répété et décliné afin de proposer des œuvres qui possèdent une base formelle commune et quelques variations.

Le geste est une dimension ancrée dans le travail et dans la démarche des six artistes. Ainsi, le corps de l’artiste et du spectateur est pris en compte dans le processus de création et d’exposition. Qu’il relève du domaine de la perception des œuvres dans l’espace comme pour Joel Shapiro ; du geste de récolte protocolaire de la matière première comme pour Arturo Herrera qui récupère des livres.

Lorsque Adam Marnie intervient physiquement avec des plaques de placo, il change la posture du créateur en détruisant, en cassant, en agressant un matériau avec un coup de poing. Ces pièces sont enduites et mises sous verre. Il reconsidère l’œuvre en tant qu’œuvre pérenne et refuse tout autre rapport physique : lorsqu’il les encadre, il les protège.

Un élément incongru s’est cependant introduit dans l’exposition, apportant avec lui quelque chose de décomplexé, mais surtout de distinct. Dans une série de cinq sculptures en bois d’Adam Marnie, qui forment des arêtes de rectangles vides et très allongés. Trois de ces sculptures ont été frappées en leur centre, et deux disposent d’éléments cachés à l’intérieur. Seul le visiteur curieux et attentif aura la surprise de découvrir un magazine pornographique roulé à l’intérieur de Elongated Vessel II. L’orifice féminin ramène à une tout autre dimension, bien loin de tout ce qui est présenté dans l’exposition. Cet élément peut-il être considéré comme étant une autre forme de violence, non plus faite aux œuvres, mais adressée au spectateur. Ou alors non une forme de violence, mais un jeu dans lequel le spectateur est pris à partie. Ou bien, peut-être que l’artiste considère cet élément aussi comme matériau premier qu’il assemble à un autre, à la manière de Kishio Suga qui confronte les matériaux afin de créer un théâtre d’imprévus ?

MARNIE Adam, Elongated Vessel II, Érable, magazine Hustler, papier adhésif, 160 x 7,6 x 7,6 cm

MARNIE Adam, Elongated Vessel II, Érable, magazine Hustler, papier adhésif, 160 x 7,6 x 7,6 cm

Toutes ces œuvres avec leurs matériaux pauvres, récoltés ou fragilisés donnent à voir un espace rempli d’éléments relevant de l’ordinaire. Il existe une démarche annexe aux gestes de construction et de destruction, c’est celle de la valorisation. Bien que ces objets soient présentés et qu’ils acceptent la confrontation du corps du spectateur, les modifications du temps et la précarité de leur vie, ils ont connu une transformation par l’artiste qui en leur attribuant de nouvelles données les ont valorisés.

Cette exposition est un théâtre de petits objets qui par leur transformation et le changement de valeur, deviennent des œuvres puissantes et créent une tension avec le spectateur.

Queenie Tassell

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