Renée Green. L’artiste anthropologue.

Eléments du cours du 14 octobre. Autour de
Renée Green. Ongoing Becomings. Rétrospective de l’œuvre de l’artiste 1989-2000. Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne. 19 septembre 2009-3 janvier 2010. Livret téléchargeable sur le site du musée et ici-même Télécharger le livret René Green en pdf


Partially Buried Continued, 1997, installation en 2009 à Lausanne
installation, dimensions variables. © jlggb.

Cette pièce se réfère à la sculpture de Robert Smithson Partially Buried Woodshed, au campus de l’Université de Kent State, aux quatre étudiants manifestant contre la guerre américaine au Cambodge tués par la Garde nationale le 4 mai 1970 dans cette université, à la mère de l’artiste enseignant la musique dans cette université, au père de l’artiste enrôlé comme GI dans la guerre de Corée entre 1950 et 1953.
Les pièces vidéo sont à regarder en écoutant attentivement. Les pièces exposées sur les murs à regarder en lisant. On s’assoit sur les coussins ou on lit en marchant le long des murs où s’alignent les images-textes, linéairement ou non. L’œuvre est en mouvement dans des strates de temps de ce lieu précis, ce campus (le terrain d’investigation), celui d’un artiste (le moment de l’œuvre Partially Buried Continued de Robert Smithson connectée à ce lieu, réactualisé par René Green), un moment historique de personnes présentes (les étudiants), de proches d’elle-même parce que sa mère était aussi ici à un moment donné professionnel, historique). Puis l’œuvre déborde dans le temps et l’espace à partir de là, en Corée, pays où l’œuvre va être présentée après New-York. L’histoire privée, l’histoire de l’art, la grande histoire en inframince à l’histoire privée se combinent. Ce que l’art anthropologique comprend et assume mieux que l’anthropologie fût-elle observante et participative. La méthodologie ou le chemin parcouru de Renée Green s’expriment en termes «d’archives, de généalogie, zones de contact, translation, glissement, site et situation, réseau d’opérabilité, mobilité participative.» «Le développement de sa recherche est continu, la production procède par étape et donne des résultats pluriels et multidisciplinaires, pratiques et/ou théoriques.» dit Catherine Quéloz (page 89 du catalogue Renée Green. Ongoing Becomings).

Questions posées à l’écran dans une des vidéos exposées.

Qui détient l’histoire?
Qui peut représenter sa complexité?
Qui s’en soucie?

«L’image filmée ou le révélateur d’une mémoire au présent.»

Elvan Zabunyan décrit en profondeur la pièce dans le même catalogue (pp.16-17)

[...] «Partially Buried avait pour point de départ l’année 1970 sous deux aspects complémentaires. D’une part les événements survenus sur le campus de l’Université de Kent State où la mère de l’artiste enseignait la musique, d’autre part la sculpture (Partially Buried Woodshed) créée par Robert Smithson quelques mois avant la répression des étudiants par la police en mai 1970, et de laquelle ne subsistait qu’une simple photographie, dernière trace tangible d’une œuvre qui tendait à l’ensevelissement dans son concept même. [...] avec une caméra vidéo et une super8, avec l’intention de raccorder les images filmées à son installation, elle enregistre les témoignages de ceux qui ont œuvré sur le campus afin que la sculpture de Smithson puisse être installée et elle introduit dans le montage final des extraits d’un film super 8 où on la voit marcher entre les arbres à la recherche de la cabane en bois dont il ne reste plus, telle une sculpture, que les fondations. Avec Partially Buried, Green crée des correspondances entre son approche historique de l’art (la référence à Smithson), son histoire personnelle et l’histoire américaine marquée par la guerre au Cambodge. Lorsqu’elle présente Partially Buried, à la Galerie Pat Hearn à New-York, elle accompagne le film d’un certain nombre de documents parallèles qui lui ont permis de concevoir le projet filmique et de rassembler des informations propres à l’époque des années 70.

En gardant cette structure narrative qui allie la recherche sur le terrain, l’appropriation d’événements politiques et historiques relatifs au pays dans lequel elle expose, mais aussi la forme de l’entretien et le récit subjectif,

Renée Green réalise l’année suivante la suite de Partially Buried Continued [pour la biennale de Kwangju]. [...] En tissant un réseau de références, elle réalise une vidéo en forme de diaporama composé des images que son père a prises alors qu’il était enrôlé comme GI dans la guerre de Corée entre 1950 et 1953. [...] Elle y ajoute ses propres recherches sur les faits qui ont marqué le pays et la ville de Kwangju, [...] l’histoire de la résistance étudiante coréenne (dans une démarche similaire à celle du premier Partially Buried) à partir de traces photographiques. Elle visite le cimetière où reposent les victimes des violences policières lors des soulèvements des années 80. [...] Associant ces images à des citations du livre Dictées de Hak Kyung Cha, artiste coréenne-américaine, écrit en 1982, [...] et aux écrits de Smithson, Renée Green retrace une généalogie entre les deux Partially Buried et fait se rejoindre visuellement et allégoriquement les deux formes d’ensevelissement tout en associant les deux histoires de guerre, celle de Corée et celle du Cambodge. [...]
L’installation Partially Buried in three parts à la Biennale de Kwangju [...] consistait en deux projections, le film Partially Buried Continued et, sur le mur adjacent Korea Slides. Cette dernière montrait les photographies de Friendly Green, Jr., son père, prises en Corée en 1952-53, et l’autre les photographies prises par l’artiste quarante cinq ans plus tard.

Les deux histoires sont donc racontées sous la forme d’un diptyque où l’espace entre les deux projections crée un interstice historique qui exprime deux temporalités complémentaires: celles du pays visité et celle de leur lien familial. Cette traversée de plusieurs H/histoires devient un leitmotiv du processus de création qui renvoie aux voyages qu’a pu faire l’artiste dans différents pays du monde, retraçant les liens intrinsèques entre les cultures urbaines, coloniales et post-coloniales.

[...]

Grace à son association Free Agent Media, Renée Green interroge avec son travail, la complexité de notre monde politique contemporain et tente d’inscrire dans l’analyse qu’elle fait de ce dernier les nombreuses couches archéologiques qui composent notre culture.Elle souligne alors pour elle-même et pour les spectateurs/lecteurs les risques d’une disparition de la conscience critique et l’importance de garder vive une mémoire historique en tentant coûte que coûte de

ramener le passé vers le présent et de faire de la mobilité le fondement même de sa méthode.

Elvan Zabunyan. «Nous sommes là» in catalogue Renée Green. Ongoing Becomings. jrp/ringier. 2009 pp. 13-19 + Télécharger l’annonce de la monographie par l’éditeur (pdf)

Autres œuvres de Renée Green

Standardized Octogonal Units for Imagined and Existing Systems (S.O.U.s). Huit pavillons créés pour la Documenta XI de 2002. © JLB

«Même lorsque ses projets font partie d’une grande exposition, Renée Green crée des espaces contemplatifs qui permettent d’entrer dans les idées et les voix qu’elle présente sous forme de vidéos, de textes et de pièces sonores. Ces médias ne sont jamais présentés sans une structure d’accompagnement spécifique conçue par elle. Les S.O.U.s ont des structures en tube d’aluminium. Sept de ces unités comportaient une toile de nylon colorée tendue sur l’un de leurs côtés et étaient équipées d’un banc ainsi que de haut-parleurs. Dispersées dans le parce du Staatspark Karlsaue de Kassel. Renée Green avait recouvert toutes les faces d’un S.O.U. supplémentaire de toile de nylon de sorte que la vidéo Elsewhere? (2002) puisse y être projetée. Les pièces sonores et la vidéo exploraient l’idée de lieux imaginaires et l’histoire du paysagisme et des jardins. Ensemble, les S.O.U.s formaient un circuit et étaient reliées entre elles par leur uniformité et leur spécificité visuelles dans le paysage du parc. Elles fonctionnaient aussi comme une méta-référence à l’environnement même dans lequel elles se trouvaient de sorte qu’elles positionnaient le spectateur au beau milieu du contexte que la vidéo et les pièces sonores élaboraient dans leur discours; simultanément elles faisaient la démonstration du type de sociabilité que les dispositifs formels de Renée Green ont toujours eu tendance à encourager.» Gloria Sutton. Sur quelques opérations formelles. Catalogue pp.93-94.

Wave Links. 2002

Renée Green, Wave Links, in Sonic Process, 2002
Installation audiovisuelle, 1 vidéoprojecteur, 1 écran, 7 moniteurs, 8 DVD, 1 système de diffusion sonore son surround, 7 diffuseurs de son localisé, 1DVD audio.
Production sonic Process, centre Pompidou, Paris.

Esthétique lounge_ postes de consultation (home-tv) individuels répartis dans l’espace sous pénombre télévisuelle, disposés deux à deux en quinconce formellement conversationnelle. Un propos filmique documentaire parcourt les 7 vidéos:

Les relations entre individu et son, comment le son circule-t-il parmi d’autres formes de circulation?
Qu’y a-t-il au-delà de notre conscience auditive, comment nous affecte le son, qu’il provienne de l’extérieur ou de notre corps et de nos têtes?

Regarder_écouter ces vidéos (5 heures), c’est expérimenter le pouvoir des voix individuelles, ce qui est perdu dans la traduction, l’océan conversationnel des interviews menés et filmés par Renée Green avec des musiciens, des directeurs de labels indépendants, des théoriciens, des auditeurs, parmi lesquels Diedrich Diederichsen, Christian Marclay, Mika Vainio… qu’on retrouve de film en film…

(extrait vidéo ici) de l’un des sept films: Médiations The Wire
1_ médiations: The Wire_Perspectives et débat sur la médiation du son à travers le magazine musical britannique The Wire, 35′
2_ Au coeur de la machine: les ordinateurs portables, différents aspects de la musique informatisée, 31′
3_ Le son et l’image: Perception visuelle et sonore des différences et des similitudes entre les arts installations sonore contemporaines et l’art sonore historique, 50′
4_ Activisme et son: Expériences contemporaines d’enregistrement sur le terrain afin de mettre en valeur le son des rues et de défier les frontières nationales en mobilisant les individus de différentes ville dont Vienne, L.A., Berlin, Londres, Gênes, 43′
5_Musique électronique: Analyse du terme, 50′
6_Spectre du son: Eventail des effets du son sous toutes ses formes auprès du public et des producteurs, 44′
7_Une réalité différente: Le plaisir « sans précédent » existe-t-il? Dans quelle mesure peut-on découvrir d’autres réalités à travers le son?

Le projet Code: Survey.

«Projet polyvalent composé d’une installation au siège de CalTrans à Los Angeles et d’un portail internet. «Les liens internet sont rendus possibles par la lecture attentive d’images (des photographies de la collection CalTrans et d’autres sources) de codes (un système de classement alphanumérique) et de mots-clés (sorte d’index subjectif) – trois motifs formels récurrents dans l’œuvre de Renée Green. Sous l’entrée images, des imagettes donnent lieu à une grille compacte. Lorsqu’on clique sur l’une d’elles qui est teintée en orange, l’image d’un chariot à provisions renversé s’agrandit et devient un lien hypertexte vers une série de mots associés: échec; structure; émeute de Los Angeles; manifeste; chariot à provisions en plastique; émeutes, émeutes, années 1990. En choisissant un autre terme de la liste, « vieux chariot à provisions abandonné », on obtient un enregistrement de qualité inégale de la voix d’une femme qui évoque la signification sociale de ces chariots dans Los Angeles. Le fait que Renée Green ait choisi le format du site internet, accessible à tous, témoigne de son intérêt pour les systèmes et circuits d’échanges qui emmènent loin des lieux habituels de l’art et du confinement des salles de séminaires En cela, sa pratique contribue beaucoup à la relativisation, ou au moins à la triangulation, de la dichotomie simpliste du « monde de l’art » et de l’ »université » conçus comme les deux sphères désignées de la production artistique.» Gloria Sutton. Sur quelques opérations formelles. Catalogue pp.93.

Liens bibliographiques

Graham Coulter-Smith. «Beyond the name of artist». Analyse de Partially Buried de René Green.
Sur le site de Robert Smithson

Livres généraux: