Qu’est-ce qu’un post-artiste de «locative media art»?

Dominique Chateau publie aux presses universitaires de Rennes, collection Aesthetica, Seuil, l’ouvrage didactique Qu’est-ce qu’un artiste?, 2008.
Selon une vision historique linéaire, il y aurait un avant et un après de la figure du plein-artiste occidental (19e et 20e siècle), soit le presque-artiste grec et le post-artiste actuel. Hypothèse qui nous permet de réviser des leçons philosophiques, historiques et théoriques de l’art.

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Wanderer über dem Nebelmeer
Caspar David Friedrich, vers 1818

Page 62, sont cités: Adorno, qui pointe «subtilement», dit Dominique Chateau, «le conflit pragmatique qui oppose, l’exigence pour l’artiste de prendre son autonomie vis-à-vis du social et celle, par là, de se définir socialement»; puis Bachelard (citation): «nous nous ouvrons en quelque sorte le monde, dans un dépassement du monde vu tel qu’il est, tel qu’il était avant que nous rêvions.»; puis Blanchot qui «dit que l’art serait réduit « à la conscience de son autonomie et de sa solitude »».

Wanderer über dem Nebelmeer
, cette peinture de Friedrich, est évoquée par Donald Abad, lorsqu’il parle de sa pièce de locative media art, L’Affranchissement aventurier, vidéo d’un périple à pied dans les Alpes japonaises.
Les pièces de Makrolab, les investigations spectrales d’Ewen Chardronnet ressortiraient de cette même peinture, une vue du monde maîtrisée par l’artiste autonome, au-dessus des nuages.
Même si l’artiste de locative media, est un post-artiste au sens de son mal-être littéral (matériel et social dans la société occidentale actuelle), sa position esthétique est celle du plein-artiste (en plein air) et sa figure est celle de l’artiste romantique, dont la mobilité est le paradigme, en opposition à l’homme domestique, tel que défini par Schlegel dans un texte que Dominique Chateau reprend en résumé page 31, diatribe contre l’homme domestique que nous reproduisons ici, repris de Ph. Lacoue-Labarthe et J.-L. Nancy, l’Absolu littéraire, théorie de la littérature du romantisme allemand, Seuil, Paris, 1978, p. 233:

«L’homme domestique tient sa formation du troupeau où il a été nourri, et surtout du divin berger; lorsqu’il parvient à maturité, il s’établit et il renonce alors, jusqu’à finir par se pétrifier, au fou désir de se mouvoir librement —ce qui ne l’empêche pas bien souvent, sur ses vieux jours, de se mettre à jouer les caricatures multicolores. Certes, ce n’est pas tout d’abord sans peine ni sans mal que le bourgeois est ajusté et tourné pour être transformé en machine. Mais pour peu qu’il soit devenu un chiffre dans la somme politique, il a fait son bonheur et l’on peut, à tous points de vue, considérer qu’il est accompli dès lors, que, de personne [Person] humaine qu’il était, il s’est métamorphosé en personnage [Figur]. Et la chose vaut autant pour la masse que pour les individus. Ils se nourrissent, se marient, font des enfants, vieillissent, et laissent après eux des enfants qui vivent à nouveau de la même manière, laissent des enfants semblables et ainsi de suite à l’infini.» Friedrich Schlegel, «Sur la philosophie (à Dorothéa).»

En page 32, Dominique Chateau, en page 32, y associe la leçon de Novalis:

«L’artiste romantique, contre l’immobilisme de l’homme domestique, prétend s’ouvrir une communication créatrice avec l’infini de l’univers et Novalis appelle cela le « moralisation de l’univers »*

L’artiste activiste qui est locative, peut se retrouver dans cette assertion. L’artiste des nouvelles technologies pures, non… Il serait dans la posture d’un artiste parnassien?

*Novalis, Friedrich, 2000. Le brouillon général, Œuvres philosophiques, t.IV, trad. Olivier Schefer, Paris Allia.