Dérive contée

En ce milieu d’après-midi, nous étions 25 à partir en dérive le mercredi 18 février 2009 du « 104 » vers le canal de l’Ourcq. Etant donné que le ton ludique collectif faisait écho aux nuages (chargés de pluie), nous décidâmes que chaque participant devait oublier son nom. De fait, une règle du jeu fut établie : chacun dut porter une lettre de l’alphabet. Peut-être fallait-il distribuer ces lettres en fonction de la taille corporelle. L’entreprise parut tendue car tous à l’âge adulte, une bonne partie avait la même taille ou presque. Il fut proposé de porter notre taille au marqueur sur l’arbre voisin (quoique derrière une clôture). D’aucuns songèrent que cela laisserait une trace de notre passage. Mais la majeure partie du groupe dont les doigts rougissaient de froid conclurent que la tâche eût été fastidieuse. Nous gardâmes donc cette idée pour une dérive plus intime et optâmes pour la tirage aléatoire de bouts de papier portant une lettre chacun. Il y aurait deux M comme Milieu, Moyenne, Mi-temps, Midi etc.. et celui qui tenait les papiers garderait le dernière pour lui.

Après distribution au hasard, nous oubliâmes nos noms pour ne s’appeler que d’une lettre et nous débutâmes notre marche vers le canal de l’Ourcq par la rue Riquet … en silence. Alors le rythme de la ville se laissait percevoir confusément: l’alternance d’un faux silence (chants d’oiseaux et son ronflant lointain) et de moteurs de voitures créait le tempo. Les brides de conversation captées aux gré des passants ou des stationnaires du trottoir composeraient le chant. A la vue du rat blanc de la taille d’un chat de gouttière, un hurlement pourrait perturber l’ensemble polyphonique.

Enfin arrivés au bord du canal de l’Ourcq, nous aperçûmes un combat singulier: les Joueurs de Ping-Pong rivalisaient avec ceux de pétanque chacun dans leur territoire aménagé sur le quai. Après enquête, nous furent étonnés d’apprendre que ce combat répété quotidiennement existait par le désir d’habiter l’espace de son quartier: les boules de pétanque aux reflets étincelants devaient aveugler les joueurs de ping-pong qui eux s’arrangeaient pour déconcentrer les autres par le son des rebonds incessants. Nous les observâmes un moment rivaliser d’astuces cordiales et reprîmes la marche.

Arrivés à la passerelle, nous contemplâmes un instant la rotonde au loin rendant hommage à nos ancêtres situationnistes et nous empruntâmes les escaliers pour accéder à l’autre côté du canal. Là, nous sentîmes la passerelle bouger sous nos cinquante pieds et une voix nous dit: «dansez, dansez, je vous maintiendrais mais je peux vous faire tanguer, amusez vous…». Certains se mirent à courir pour s’échapper de ce traquenard impromptu, d’autres souriants attendaient la suite s’observant mutuellement: qui le premier allait danser? L’un fit un pas en avant, un autre en arrière en faisant des tourniquets avec les bras comme la nage du papillon, les autres enchaînaient et la passerelle se mit à rire… Mais le canal excédé par les caprices puérils de cette vieille amie nous intima l’ordre de déguerpir, c’en était trop, les danseurs improvisés rejoignirent le reste du groupe aux yeux écarquillés.

Plus loin nous imprimâmes l’image de ces mouettes muettes postées sur des bornes jaunes à même le canal. La couleur renforçait les contrastes et les contours de la scène, l’espace se laissait appréhender dans son ensemble et sa profondeur. Immobiles, les mouettes paraissaient des trophées empaillés posés là par un dilettante éclairé. Nous longeâmes un moment encore le canal et tournant à droite nous furent intrigués par des grillages verts. Là, un terrain vague survivait avec en son centre un sapin magique. A un mètre de nous, un Cambodgien étais assis à même le goudron dans la position du lotus; il nous expliqua qu’aucun promoteur immobilier n’avait pu s’emparer du terrain car tout le voisinage (excepté le menuisier) avait assiégé la mairie pour sauver le sapin et avait obtenu gain de cause. En cette solidarité spontanée résidait la magie du végétal passif.

Ravis de l’anecdote, nous retrouvâmes le canal qui nous surveillait d’un seul œil comme les canards.  Arrivés vers le bassin de la Villette, nous stationnâmes un temps à l’affut des reflets mouvants: celui de la Géode nous rappela l’univers parallèle que la rationalité tente de dissimuler. Un double à l’envers de nous-mêmes vit autre part. Des pas rapides sur la promenade et le sifflement des rayons nous sortirent de notre rêverie. Le long du canal, coureurs et cyclistes s’enivraient de vitesse ou de volonté … selon.
Quant à notre pas, il restait ferme et régulier, la marche était revigorante avec le froid qui piquait le haut de nos joues. Plus loin, un géant essayait d’extraire sa roue de vélo du sol.  Il ne ressemblait à personne, c’est à dire qu’il ressemblait à tout le monde, d’ailleurs nous l’avions croisé plusieurs fois déjà depuis le début de notre dérive mais d’une taille commune et même l’on peut dire que certains d’entre nous auraient pu être ce géant. Homme pressé, il enrageait de ne pouvoir reprendre le chemin et apostropha le chef du cirque qui entrainait sa troupe non loin.

Ce dernier n’en avait cure trop occupé à diriger la troupe des cerceaux de couleurs. Des cercles vides effectuaient une chorégraphie dans le ciel se détachant du vert de la pelouse et du gris environnant. Un nain vint à notre rencontre, son vêtement orange et les triangles dessinés au noir autour de ses yeux le rendaient étrangement sympathique et effrayant à la fois. «Vous êtes curieux » nous dit-il. Nous ne sûmes que dire d’autant que certains regardaient le nain, d’autres les cerceaux, d’autres encore le géant…  Celui qui Explique tout lui répondit «nous dérivons mais vos couleurs mouvantes nous ont attirés, merci pour le spectacle et bien le bonsoir.». Nous repartîmes nous demandant si le géant allait récupérer sa roue.
Sous un pont, une goutte d’eau régulière tombant dans le canal nous avertit que la clepsydre ne s’arrête jamais. Cependant, la sonorité amplifiée par la résonance sous la cavité rendait plus douce l’horloge; elle se mit à sourire. Après le pont, nous rencontrâmes la boue du chantier qui coulait là par veinules et les moulins en reconstruction gémissaient de leur chirurgie esthétique. Eventrés par endroit, ils attendaient patiemment la fin de leur métamorphose. Le grand architecte voulait faire d’eux des centres d’affaires, ils se dirent qu’ils pouvaient aussi bien moudre le vent du cac40 plutôt que du blé, au moins ils restaient debout. Nous traduisîmes leurs plaintes portées par le souffle d’air ainsi.

Au moment où une partie du groupe suggéra prudemment qu’il était temps de penser au retour, un site attira notre attention: huit troncs d’arbres coupés à quelques centimètres du sol étaient rangés en deux lignes de quatre et leur surface circulaire était peinte en rouge. Nous nous égarâmes en conjecture quand un vieil homme s’approcha de notre groupe. Il paraissait un sage avec ses trois rides partant du haut du nez jusqu’à la racine de ses rares cheveux blancs: il portait la marque du trident de Neptune. Il nous raconta qu’il s’agissait d’un autel de sacrifice de fourmis. Pour quel vœu, pour quelle divinité, nous nous empressâmes de lui demander: les divinités ont été oubliées avec le temps; en revanche le sacrifice concernait la bonne circulation des fluides dans la ville.

Quittant le quai par un escalier de pierre, nous retrouvâmes la ville au même endroit avec sa musique inchangée. D’un coup le trop plein d’informations nous hébéta et nous redevînmes aveugles quelques minutes, seuls nos jambes et nos bassins se délayaient sur le trottoir. Mais le rouge clinquant d’une mosaïque fine soutenant un caisson électrique nous sortit de notre anesthésie. En quête d’indices, nous furent aux aguets quand passant devant un café, nous remarquâmes les poignées de sa porte d’entrée: des émaux de grande taille représentaient des nébuleuses orange sur un fond bleu nuit, des émaux tels que cela ne se faisait plus depuis plus de trente ans.  Intrigués, nous nous collâmes à la vitre tant et si bien que l’obscurité envahit la salle du café où des joueurs se concentraient sur les cartes de tarot. La mosaïque patinée au sol indiquait une forte activité dans ce lieu, des réunions secrètes s’accordaient avec la sérénité de l’endroit.

Epuisés, nous décidâmes de prendre le métro après nous être réchauffés autour d’un café ou d’un vin chaud quand la vitrine du boucher Allah nous promis une dernière anecdote. Du plafond, au dessus des étals de chairs sanguinolentes, deux paires de cornes pendaient: l’une devait appartenir à un buffle d’eau, l’autre était indéterminée. Interrogé et flatté de notre intérêt, le boucher fut généreux en détails. Il nous expliqua qu’avant de s’installer en France pour établir sa famille, il était chasseur et avait fait le tour du monde. Le buffle d’eau, un mâle dominant, chargeait les villageois dans une contrée de la rivière Li en Chine, il leur offrit ses services, traqua la bête et repartit avec le trophée en reconnaissance.

Enfin, ivres de perception, images, sons et histoires, nous nous installâmes dans une grande brasserie. Nous parlions enfin de nos découvertes quand nous réalisâmes qu’un silence envahissait l’espace graduellement. Tels des oiseaux, les hommes présents se retournaient, se figeaient et nous observaient. La fiction est un échange, à eux maintenant d’inventer un halo d’hypothèses autour de notre présence.