Des Rives

A partir du 104 rue d’Aubervilliers, le mercredi 18 février 2009, nous nous laissons porter par les flots d’une dérive situationniste.

En traversant la rue Riquet, tout doucement les repères s’embuent. Nous n’avons pas encore quitté la terre ferme. Sous un ciel gris de mauvais augure, les immeubles portuaires vêtus de macadam sont d’une laideur incongrue. Fuyant ce désastre architectural du grand nord de la rive droite, l’équipage embarque au péage de la Rotonde de la Villette. La péniche portant le nom évocateur d’Antipode nous accueille pour un voyage aux confins d’une réalité. J’avance sur le pont flottant, et me sens prise d’un vertige incontrôlable: l’ivresse de l’eau commence à s’écouler le long de mon corps.

Les paysages défilent lentement sous mes yeux. Les maisons de fortunes des marins abandonnées en échange d’horizons meilleurs se succèdent, quand devant moi se dresse une grande bâtisse nommée l’Internationale. Mes rêveries m’emportent à imaginer une nation sans frontières dictée par les voies maritimes. Une étendue universelle appartenant à tous et à personne, une terre ou plutôt une mer originelle. Au loin, je peux apercevoir le phare, guide de notre périple. Il s’élève dans toute sa splendeur et une discrète cheminée le surplombe. Un épais nuage brumeux s’échappe du fourneau et je sens paradoxalement le vent clair et iodé fouetter mon visage.

Mon esprit s’amarre aux quais longeant le parc de la Villette. Je suis transportée dans une immense construction digne des avants-gardes russes, un cube de fer rouge prêt à happer le naufragé égaré. Mon regard s’éloigne puis se pose à babord sur un monstre d’une autre nature. Mythologique, pourvu d’immenses orbites jaunes, les dents acérées bleu vif et les pattes arachnéennes. Je frissonne, la barque suit sa trajectoire, une image apaisante s’offre à moi, un escalier, entièrement surréaliste, est posé sur le sol pavé du quai face au canal. Le promeneur distrait qui l’emprunterait se retrouverait rapidement le bec dans l’eau! Drôle est l’absurde.

Nous débarquons sur un terrain boueux bordant la ville de Pantin. Nous poursuivrons notre chemin à pied bien que la gare ferroviaire étoilée d’une dizaine de rails soit une belle promesse d’aventures. Les avenues sont chargées de passants, le brouhaha est incessant et déjà je regrette la liquide solitude. Nous approchons du point coché sur la carte, l’odeur des grains de café grillés, le crépuscule et la peau rougie sont de bons arguments pour s’engouffrer dans le bistrot populaire des quatre chemins d’Aubervilliers.

Charlotte Cardonne