Est-ce qu’on voulait vraiment renverser le monde ?

Ce que j’ai retenu de cette dérive expérimentale c’est qu’on a un rapport émotionnel avec la ville. Je l’oublie par moments, mais je le sais très bien. Ma relation avec Paris change, après avoir vécu ici quatre ans j’ai enfin des souvenirs. Je me souviens quand je n’avais pas de souvenirs. C’est ça être étranger, être étranger à soi même, à son histoire, rupture entre l’espace et le temps. L’espace et le temps passé restent comme dans une boule derrière, on a en face de nous un espace sans temps, jusqu’au moment où on s’aperçoit que le temps retrouve l’espace, qu’on a construit quelque chose. Cette dérive m’a confirmé cela, car on est passé par des endroits qui me sont très chers.

C’est là que le concept de psychogéographie apparait. Je pense que la psychogéographie n’est ni ce qui est dans la tête du promeneur (ou dans sa psyché), ni ce que la ville propose elle-même (la géographie), mais un entre-deux, l’interaction, le rapport intime entre des choses vivantes de différente nature -la ville est vivante à sa manière, on l’a pu constater dans cette marche silencieuse. Mais quand je lis la définition que donne Guy Debord en 1955 du concept de psychogéographie comme « l’étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus»[1] je m’interroge sur ma manière d’interpréter ce mot. Il me semble que pour Debord il ne s’agit pas d’interaction mais d’effet, comme si la ville précédait l’homme, comme si une chose venait avant l’autre. D’autre part, cette technique de réappropriation de l’espace se voulait révolutionnaire, c’était un geste politique. Alors je me demande sérieusement si on a fait une dérive situationniste –est-ce qu’on voulait renverser le monde ? est-ce qu’on a construit une situation ?- ou si on a juste fait une promenade. Et si je me pose la question c’est parce que j’aimerais bien qu’un jour on se décide à le faire : renverser le monde… mais qu’est-ce que cela veut dire renverser le monde ?

 


 

[1] Guy Debord, « Introduction à une critique de la géographie urbaine » in Lèvres nues, n° 6, Bruxelles, 1955