dérive

À travers les vitres, rue de Tanger, les rideaux aux couleurs pastel, nous regardent partir sous les voiles Riquet, c’est déjà le Canal. Bruits métalliques des boules sur le sol caillouteux, un groupe de messieurs aux cheveux grisonnants, émettent des sons criards et confus. Moqueries et railleries semblent de paire, on dirait des canards. L’un d’entre eux crache. Au bord de l’eau, la rotonde de Ledoux demeure statique, malgré les lumières rouges du cinéma qui l’éclaboussent et l’agacent.

En descendant du pont, une petite fille essaye d’expliquer son chagrin en anglais. Ses pleurs sont contraints. C’est difficile, elle ne veut pas tomber et l’escalier est abrupt. Elle doit, dans l’effort, négocier entre les mots et la peine qui l’envahit. C’est tout en même temps, c’est confus, comme des pots de peintures qui se mélangent. Elle a peur. Sa grand-mère est pressée et ne veut pas essayer de comprendre quoi que ce soit, sur le pont qui tangue. C’est vertigineux. Le bar Ourcq est fermé. C’est l’hiver. It all looks lonely…

Un lambeau de tissus mouillé sur le sol esquisse une direction, c’est le début de la rue Colmar. Derrières les grillages, en face des jardins, des femmes travaillent sans parler. Les panneaux de signalisation laissent le choix de tourner à gauche ou à droite. On tourne et contourne chaque pâté de maison un à un, c’est comme un jeu. Dans les ruelles, nous sommes des perles qui glissent sur un fil enroulé à l’infini.

Au-dessus de nos têtes, le pont est vieux et tout rouillé, débris inerte, cadavre du périphérique extérieur. L’eau est verte et trouble, sans reflets. Heureusement, les feux rouges de la Villette se dédoublent sous la galerie de l’Ourcq. On entend le chant des baleines et des enfants. Le manège tourne avec frénésie comme un soleil en plein hiver. Au sol, des boules géantes et des sapins, un enfant court en criant : « alerte rouge, alerte rouge ». L’eau du canal frétille. Un monde en ébullition vit sous l’eau.

Des gouttes tombent sur les graviers, de la fumée à l’horizon, on entend les voitures qui roulent sur des ponts suspendus. Les grands moulins de Pantins ronronnent au milieu des troncs d’arbres coupés et encerclés de rouge. Je monte le petit escalier. Pas plus de temps pour regarder, c’est une dérive au pas pressé. Au carrefour, c’est un fourmillé humain, les têtes tournent dans toutes les directions. Les voitures essayent d’avancer. Il y a des perruques dans les vitrines et des 2ooo écrits partout. Nous cherchons un café pour nous abriter. De l’autre côté du boulevard, un homme regarde fixement un poulet broché qui tourne sur un axe.