La carte comme biographie


Stanley Brouwn, This way brouwn, 1962

Selon Tiberghien, «Dans la catégorie des cartes mnémoniques, on peut ainsi compter les « cartes biographiques ». Ces cartes sont des biographies en tant qu’elles sont liées aux personnes qui les ont conçues à une certaine époque, dans la mesure ou elles traduisent à la fois quelque chose d’elles-mêmes et de l’époque en question» (1).

Harley, dans son livre Le pouvoir des cartes, dit qu’il n’est pas un collectionneur des cartes, au sens habituel du terme; mais qu’il achète des cartes comme un trésor pour des motifs très personnels.

«Tout comme un livre de famille ou un album de photographies de famille, je peux les lire comme un texte dont l’image est parlante, parce qu’elle évoque des paysages, des événements et des personnages de mon propre passé» (2). L’identité personnelle est toujours impliquée dans les cartes que nous collectionnons; les cartes poussent à travers nous-mêmes, dit-il.

Harley pense la carte comme biographique pour nombreux raisons: elle a elle-même une biographie en tant qu’objet matériel conçu, fabriqué et utilisé à une certaine époque; elle nous sert de lien avec la biographie de ses producteurs; elle est une biographie du paysage qu’elle dépeint, biographie plus éloquente que des nombreux paragraphes d’un discours écrit; et finalement, la carte nous renvoie à notre propre biographie.

On pourrait lire le travail de Stanley Brouwn, intitulé This Way Brouwn, comme un travail des petites cartes biographiques, en tant que produit de la mémoire des gens que l’ont fait? En 1962 à Amsterdam, l’artiste demandait à des passants de lui indiquer son chemin au moyen de croquis et de schémas dessinés sur de bouts de papiers. Les croquis furent conservés et estampillés.(3)

L’espace décrit est typiquement un espace existentiel, comme l’appelle Tiberghien. Chaque passant produit une figuration diagrammatique en fonction de la façon dont son corps est affecté par le souvenir de l’action: ce souvenir prend une allure gesticulée et graphique.

«Les gens parlent en faisant des croquis, explique Brouwn, et quelque fois parlent plus qu’ils ne dessinent. Sur les croquis on peut voir ce que les gens expliquent. Mais on ne peut voir ce qu’ils ont omis, ayant quelques difficultés à réaliser que ce qui va de soi pour eux nécessite d’être expliqué» (4)

L’ensemble de traits dans les cartes du travail comportent à la fois le dit et le non-dit, ce qui est supposé connu sans être identifié par l’interlocuteur, ce qu’il saisit sans que le dessin le montre. Les diagrammes, valent autant, si ce n’est plus, par ce qu’ils omettent que par ce qu’ils montrent. À la différence des autres cartes, que sont biographiques mais indirectement, dans les cartes du travail de Brouwn, «la bio-graphie est une écriture du vivant, un marquage qui tient lieu de plan et dont le caractère lacunaire laisse à l’imaginaire une place extrêmement variable» (5).

(1) TIBERGHIEN, Gilles. Finis Terrae – imaginaires et imaginations cartographiques. Éditions Bayard. Paris, 2007.
(2) HARLEY, J.B., Le pouvoir des cartes. Choix d’articles publié par Peter Gould et Antoine Bailly. Anthropos. Paris, 1995. En anglais, «The New Nature of Maps, Essays in the History of Cartography». The John Hopkins University Press. Baltimore et Londres, 2001.
(3)
(4) BROUWN, Stanley, This Way Brouwn. Verlag Gebr. König, Köln, New York, 1961.
(4) L’art conceptuel, une perspective, 22 novembre 1989-18 février 1990, Musée d’art moderne de la ville de Paris. Catalogue, p.139 : «This way brouwn, 1962. Stanley Brouwn se poste dans une rue à Amsterdam. A un piéton pris au hasard, il demande de lui expliquer sur une feuille de papier l’itinéraire pour se rendre en un autre point de la ville. La plupart le note sur un papier, quelques-uns donnent seulement une explication verbale et la feuille reste blanche. Ultérieurement, Stanley Brouwn met le cachet « this way brouwn » sur la feuille.»
(5) TIBERGHIEN. op. cit.

Ana Cecilia Kesselring