La figure du double

Les tours jumelles

 

Nous en étions restés là: au fond l’image n’est-elle pas son hors cadre, ce qui en elle, s’opposerait à elle?
Ne serait-elle pas cet autre elle même: son double?
A ce compte, au-delà du symbole d’une Amérique triomphante vue comme la championne de l’impérialisme libéral global, il n’était pas impossible de voir dans les Twin Towers,  une figure de l’image, de la représentation même, au sens où Jean-Luc Nancy la définit: non pas uniquement comme une reproduction pensée avec l’absence de la chose, de son original mais comme une présence redoublée, soulignée qui n’est cependant pas la chose en soi mais une présence creusée par <<l’absence à la chose murée dans son immédiateté (1) >>. Tours jumelles qui serait la figure de l’image sans modèle car aucune des deux ne peut être considérée comme l’original de l’autre, une figure où chaque copie aurait valeur d’original (2), une figure de l’image sans aura (3) qui ne livre qu’une chose opaque, qu’un réel qui ne renvoie qu’à lui-même.

De ce fait, cette figure du double que sont les Tours jumelles, emblématiques de la modernité victorieuse et du pouvoir, pouvait, aussi, être regardée comme une forme de l’identité inquiète4où ne se discerne plus l’étranger du semblable; une forme d’identité sans origine.
Fallait-il la destruction des tours pour s’en rendre compte, pour savoir ce qu’est une image, pour savoir qu’il n’existait aucune Amérique authentique et originelle dans ces tours jumelles, aucune vérité donc aucun mensonge, aucune idole à détruire, car dans cette figure du double aucune image ne remplace le modèle, ne se veut le modèle?
Fallait-il la mort d’une image, de cette figure du double pour y voir la mort de l’image, la dernière représentation5?
N’en déplaise aux terroristes en tout genre, l’image de la mort même à son point <<M>>6 n’est pas la mort, n’est pas la vision du grand Autre 7.Au même titre la mort d’une image n’actualisera jamais la mort de l’image. N’en déplaise aussi aux iconoclastes et aux intégristes, chaque objet, chaque être, réel ou représenté porte une absence en lui même, un autre que lui même : une obligation à chercher un sens qui ne soit pas donné.
Toutefois les tours jumelles, ni même ni autre, pensées comme une représentation présentée, (ex)posée et qui ne délivre aucune métaphysique, aucun ailleurs, aucune immanence divine où se cacherait un quelconque véritable archétype du monde et le sens révélé de nos existences : une chose en somme qui ne peut-être le sens, cependant ces tours jumelles, disais-je, ont vues leur disparition se reproduire comme à l’identique.  De cette double disparition qu’allait-il naître?

1 Jean-Luc Nancy, Au fond des images, Galilée, Paris, 2003, p.74-75. 

2  Bien que Clément Rosset dans Le réel,Traité de l’idiotie, les Editons de Minuit, Paris, 1997/2004, ne donne cette valeur positive au double que dans son post-scriptum au <<réel et son double>> dans le passage  sur << Le fétiche volé ou l’original introuvable >>, p. 150-151. Il s’agit pour lui d’un double au réel et non comme dans le cas des Twin Towers d’une figure réelle du double, double dans la réalité et non double de la réalité.

3 Comme toute image provenant d’un enregistrement de la réalité et non artialisée.

4 Flottement identitaire que Dominique Baqué dans Photographie plasticienne, L’extrême contemporain, <<Le sujet inquiet de lui-même>>, Editions du Regard, Paris, 2004, place au cœur de l’œuvre de Vibeke Tandberg qui s’ouvre par une réflexion sur la gémellité, p.194-196. 

5 11 septembre vu par Jacques Derrida dans  Le << concept >> du 11 septembre comme peut-être la dernière représentation.

6  Le passage de la vie à la mort que Paul Ardenne nomme << l’instant-mort>> ou point <<M>>, dans Extrême, Esthétique de la limite dépassée, Flammarion, 2006, p. 349.

7 Je pense à ces personnes égorgées “comme des moutons”, démembrées devant des caméras dont les images diffusées sur le net inspirent la terreur : guerre des martyrs, les leurs, les nôtres : figures  de la Passion du Christ nécessaires  au retour de cette présence pleine originelle sans reste qu’est le divin : la disparition de la double nature divine et humaine du Christ par le sacrifice abrahamique : disparition du corps pour rejoindre la présence divine ou disparition de l’humanité dans une réduction de l’autre à son animalité, notre animalité (Pensons aussi aux images de Sadam Hussein sorti de sa cachette).Pour autant il ne s’agit pas d’une guerre de civilisations, aucune n’a l’exclusivité de la terreur. Il s’agirait plutôt de s’attaquer par le terrorisme à l’hégémonie de  notre civilisation qui globale est la leur aussi.