Le corps et la carte

Le corps et la carte. Dans le livre Finis Terrae – Imaginaire et Imaginations cartographiques, Gilles Tiberghien parle des Indicateurs, Traces et Sismographes du corps en mouvement (1).
Tiberghien dit que dans Du premier fondement de la différence des régions de l’espace (1768), Kant se livre à une déduction corporelle de l’espace: c’est seulement parce que nous faisons l’expérience de notre corps organisé en paires, avec des côtés symétriques, mais aussi une droite et une gauche dont les propriétés ne sont pas identiques que l’on peut percevoir les objets orientés et situés suivant des régions différentes.

Kant ajoute que si précise que soit une carte, une carte du ciel en l’occurrence, je ne saurais m’en servir si je ne pouvais déterminer la région où je me trouve «par la position du plan par rapport à mes mains» (2).
Selon Tiberghien, c’est grâce à cette disposition particulière de notre corps que nous pouvons nous faire une certaine représentation du monde et nous imaginer en faire. Sans notre corps avec ses deux côtés, aucun point dans le cosmos ne serait repérable, aucune lecture de carte serait possible. Pour nous orienter, en effet, nous la plaçons face à nous par rapport à notre droite et à notre gauche. Nos corps devient même le centre, d’où toutes les choses commencent.
La carte existe par rapport à notre existence corporelle, à notre existence émotionnelle et à notre mémoire. Par exemple, si connus que soient pour nous les plans, les cartes ou les diagrammes d’un espace familier, le mémoire que nous en gardons reste dans un rapport distancié au réel, ce rapport étant toujours sujet aux variations de notre imaginaire topographique, qui lui-même dépend de l’actualisation de notre corps dans l’espace.
Les espaces existentiels prennent toujours en compte la façon que le corps est affecté par le souvenir d’une action.Tout cela, qui est en creux et invisible, a contribué à la constitution des cartes.
Tiberghien cite Harley, dans le livre Le pouvoir des cartes, qui décrit, en parlant d’une carte du Devonshire en sa possession et datée de la fin du 19e siècle, «les expériences personnelles et leurs associations mentales donnent à ces lignes austères et à ces alphabets chiffrés un autre ensemble de significations uniques. Même ces blancs sont remplis de pensées que ma fantaisie prête à leur silence. Suspendue à une pièce remplie de romans, de poésie et de musique, la carte cesse d’être un document de portée sociale ou un produit unitaire de la politique du gouvernement. Elle est lisible comme une histoire personnelle, une affirmation que je suis encore à ma place» (3).

Notes

(1) TIBERGHIEN, Gilles. Finis Terrae – imaginaires et imaginations cartographiques. Éditions Bayard. Paris, 2007.
(2) KANT, Emmanuel. « La monadologie physique », « Nouvelle définition du mouvement et du repos », De la fausse subtilité des quatre figures du syllogisme », «Du premier fondement de la différence de régions dans l’espace ». Éditions Vrin. Paris, 1979, page 92.
(3) HARLEY, J.B. Le pouvoir des cartes. Choix d’articles publié par Peter Gould et Antoine Bailly. Anthropos. Paris, 1995. En anglais, The New Nature of Maps,Essays in the History of Cartography. The John Hopkins University Press. Baltimore et Londres, 2001.

Ana Cecilia Kesselring