Un QCM pour une médiation culturelle autour de Fragonard

Le thème proposé dans le cadre du cours « La figure dans le paysage » était de créer une médiation culturelle pour l’exposition Fragonard, les plaisirs d’un siècle. Cette médiation s’est donc tenue au Musée Jacquemard-André (Paris VIIIe) le mercredi 19 décembre 2007.
J’avais eu l’idée de proposer un QCM aux étudiants plutôt que de tenir un petit drapeau en faisant courir ma troupe dans les salles tout en récitant par cœur les dix tomes du « bon historien d’art » et ce en français, anglais et chinois, voire dans une autre vie en russe pourquoi pas …
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J’ai toujours songé que les individus amassés derrière un guide conférencier premièrement ne pouvaient pas avec concomitance admirer une œuvre et écouter le guide et que deuxièmement tant de livres et d’objets dérivés sont vendus à la sortie des musées qu’apprécier les œuvres pouvaient se faire en deux temps. D’abord le regardeur peut admirer tranquillement les œuvres dans les salles d’exposition tout en laissant parler ses émotions ensuite, par exemple, il peut choisir de se documenter comme il le souhaite avec des images ou des livres ou encore des DVD. À mon sens, les guides conférenciers remplacent ces supports d’éducation en nous parlant du contexte historique d’un artiste, de l’artiste lui-même comme de ses créations. Mais le regardeur est alors dirigé dans sa façon de vivre et de penser une œuvre, il ne peut laisser libre cours à sa perception propre et son interprétation. Or l’Art est aussi la vie et une manière de l’appréhender qui s’adresse dans un autre langage, sans mots, au regardeur voire du regardeur à d’autres regardeurs. Vouloir lui remplir la tête d’un tas de connaissances parfois académiques et protocolaires tient du gavage. Il ne peut retenir en une heure ce que d’aucuns apprennent en plusieurs années d’études, il n’en retiendra qu’une infime part. De plus, cette manière de procéder vrille son jugement propre, celui-là même qu’il peut construire par le biais de ses sens, de son histoire personnelle comme son inconscient collectif. Le regardeur peut prendre plaisir à expérimenter, à parler le langage de l’art, le langage plastique.

Pour ces raisons, poser des questions et proposer des réponses multiples permettaient au regardeur de faire un travail personnel de va et vient entre l’œuvre et le questionnaire. Comme un jeu, il était amené à regarder l’œuvre plus profondément, la scruter, la retourner dans tous les sens si cela lui chante, la regarder de loin et/ou de près, à questionner son fond comme sa forme ou l’un ou l’autre… Quelle que soit la méthode d’appréhension de l’œuvre, il s’agit de la regarder. Or, à mon sens, regarder implique d’abord voir ensuite percevoir puis par un métabolisme psychique propre au regardeur penser l’œuvre autrement avec son flot d’idées personnelles, de sensations de rejet, d’amateurisme (la racine d’ « amateur » est aimer) ou encore d’indifférence etc…. Les questions permettaient donc de cadrer ce processus sans pour autant le cloisonner par des connaissances toutes faites que n’importe quel livre d’histoire peut fournir. Cadrer ce processus serait alors offrir des clés de compréhension afin qu’il puisse s’enclencher. Ce qui compte à mes yeux entre l’art et son regardeur est que ce processus d’échange existe sans quoi on regarde des tableaux comme on feuillette un livre d’images nonchalamment ou encore quand on regarde un téléfilm inerte dans son canapé. Pourquoi pas, chacun vit ses moments comme il l’entend mais ces actions sont aussi faisables sans guide conférencier ni médiation culturelle…

Pour créer ce questionnaire tout en respectant mes idées expliquées plus avant, j’ai donc peu lu sur l’artiste si ce n’est son contexte historico-culturel. Je me suis plutôt attardée sur les peintures, les dessinant, tentant de comprendre leurs mouvements, leur construction, comment la forme s’articule au fond (et vice-versa), leur originalité etc…. À ce stade de l’élaboration, j’ai réalisé que la faisabilité était bien plus périlleuse que l’idée mais vaille que vaille, je fouillais alors chaque tableau exposé. J’ai finalement compris que je pouvais proposer des questions induisant plusieurs réponses plausibles puisque respectant les émotions, les perceptions et les pensées des regardeurs, je devais respecter aussi la probabilité qu’ils ne partagent pas les miennes.

En creusant, j’ai découvert la subtile touche de l’artiste duquel je m’étais peu intéressée auparavant le considérant comme rococo simplement et dénué d’intérêt pour cette raison. Cependant mon désintérêt n’était servi que par un a priori. En effet, Fragonard a une façon bien à lui de traiter la frivolité mêlée d’un certain humour et d’un sens de la vanité. Ces toiles me parurent aussi sensuelles dans la forme que dans le fond et elles suivent des mouvements pré-réflechis qui dirigent notre regard tout en nous délivrant un message ou racontant une histoire.

Par exemple, dans les toiles La naissance de Vénus, Jeroboam sacrifiant aux idoles ou encore Renaud entre dans la forêt enchantée, des regardeurs comme nous, comme s’ils étaient devant nous puisqu’ils nous tournent le dos, regardent les scènes. Une douce ironie se dégage de ce procédé comme une façon de nous dire que ces scènes idylliques ne sont que du théâtre, de l’illusion. D’autres mêlent un paysage réel et un paysage onirique par le côtoiement d’un trait net et d’une peinture fondue préfigurant l’impressionnisme voire l’expressionnisme (dans l’idée d’exprimer la sensation du rêve) : encore Renaud entre dans la forêt enchantée et Le sacrifice interrompu. Le combat de Minerve est, à mon sens, l’une des toiles les plus modernes de Fragonard : le fondu organique et le mouvement de la toile (de la tache rouge en bas à droite d’où part un arc de cercle vers le haut à gauche) illustre le combat des passions, le conflit même de nos pulsions humaines parfois contradictoires… de l’expressionnisme d’anticipation ! Dessinant l’ Amour folie, j’avais la sensation de découvrir un œuf fécondé contenant son embryon. Quant aux jeunes filles coquettes en portraits, symbole de l’amour juvénile et de la découverte de la sexualité, elles se tiennent aussi dans un œuf… Beaucoup de mes idées se retrouvent dans le QCM.

Dans l’ensemble, j’ai découvert un peintre résolument moderne dont les mouvements dans ces toiles préfigurent la fixation du mouvement dans la photographie voire l’idée du mouvement dans le cinéma préféré pour rendre compte d’une histoire. Cet artiste a su manier le regard voir l’anticiper pour le mener au cœur des sujets parfois avec humour. Par exemple, si l’on dessine les diagonales et les courbes du mouvement de Les heureux hasards de l’escarpolette, leur intersection nous conduit au sexe de la jeune femme. Ou encore, en observant La poursuite et La surprise, que penser de ces statues antiques et immuables qui observent tant de frivolité et d’insouciance? Sont-elles bienveillantes ou bien annoncent t’elles la mort qui donne le sens vaniteux de la vie destiné à la pierre tombale… Fragonard aurait-t’il eu la clairvoyance, l’intuition des moments sombres qui s’approchaient après autant d’orgie de plaisirs : la Révolution Française. Cette clairvoyance opportuniste l’aurait fait revenir à des scènes plus champêtres et familiales. Dans le corpus présenté, le paysage et ses figures souvent se fondent dans un tout soit dans la forme ou dans le fond, parfois dans les deux, l’un de ne se distinguant pas réellement de l’autre. Par conséquent, cette alchimie paysage/figures dégage une sensation puissante d’une histoire qui se raconte.

Enfin, j’ai glissé quelques absurdités dans les réponses car ce questionnaire n’était surtout pas un test de connaissances mais plutôt un moyen de partager mon plaisir de découvrir sans imposer. J’avais justement l’envie de me détacher du côté académique et sérieux de la médiation culturelle telle qu’elle se pratique aujourd’hui. Les musées et centres d’art créent un service composé d’individus « médiateurs culturels » comme une garance d’accéder au statut d’ « institution ». De plus je voulais coller à la douce ironie que je ressentis dans le style de Fragonard comme ces mouvements qui mènent au sexe féminin ou encore ces portraits de jeunes filles si innocentes et mignonnes quand le sens de l’oiseau qui se sauve de la cage ou le petit chien qui remplace le jouvenceau me paraissent prendre un ton quelque peu humoristique.

Quant aux questionnaires complétés, j’ai pu constater que l’idée des réponses absurdes avait partiellement plu. En revanche, certains étudiants ont choisi plusieurs réponses pour une même question, ce qui à mon sens atteste de la richesse des peintures de Fragonard et de la multitude de sensations qu’il génère encore aujourd’hui. L’exposition se termine le 13 janvier 2008, allez-y ! Fragonard vous parlera mieux que moi de ce Siècle des Lumières qui engendra la Révolution Française comme une page d’histoire donc en images ambigües et instructives sur les mœurs de nos ancêtres.