A propos du nonsense (qu’est-ce que c’est…)

Sens et Non-sens

Deleuze dit que nous sommes installés dans le sens, «Le sens est toujours présupposé dès que je commence à parler; je ne pourrais pas commencer sans cette présupposition.» (1) Pour lui le sens est un effet incorporel produit par la circulation d’éléments. La loi normale des noms doués de sens dit que le sens d’un nom doit être désigné par un autre nom, le non-sens est le nom qui dit son propre nom. C’est justement le non-sens qui fait fonctionner le sens, le non-sens est la casse vide qui permet au sens de circuler. (2) Le non-sens est un excès de sens, à différence de l’absurde qui est toujours défaut de sens.

Pour Mary Haight (3) une phrase qui fait sens contient des signes et des sons qui font partie d’un système et ont une complexité interne, la même chose doit se passer avec le non-sens. William Charlton est du même avis: une erreur d’écriture est ignorance, une pièce de non-sens au contraire est un énoncé qui échoue à exprimer quelque chose. (4)
Selon Jacqueline Flescher (5), la colonne vertébrale du non-sens est un schéma régulier. Comme schéma régulier dans Alice, l’on trouve la structure rythmique du vers, l’ordre d’une procédure légale, ou les règles du jeu d’échecs. Pourvu que la colonne vertébrale apparaisse clairement, le langage peut agir comme régulateur des exemples de comportement les plus chaotiques. Dans le poème de Lewis Carroll, Jabberwocky, les sons et les relations grammaticales survivent, la structure de la phrase n’est pas perdue. Elle est, au contraire, renforcée par l’accentuation du schéma et des rimes.

La préoccupation pour la signification, le sens littéral, les affirmations incontestables et l’évident sont des constantes dans le non-sens. La signification est intensifiée afin que le langage soit toujours en premier plan.

Le malentendu est aussi très fréquent dans le non-sens de Lewis Carroll. Les conversations sont souvent coupées à cause de ces malentendus, et souvent chaque personnage semble avoir une conversation différente de l’autre.

Parmi les éléments les plus remarquables du non-sens nous trouvons les mots-valises. Un mot-valise est un mot inventé, composé de deux mots existants. Humpty Dumpty explique à Alice la signification du mot «slithy» («slictueux»).

«Well, « SLITHY » means « lithe and slimy. » « Lithe » is the same as « active. » You see it’s like a portmanteau—there are two meanings packed up into one word. » «Eh bien, “slictueux” signifie: “souple, actif, onctueux.” Vois-tu, c’est comme une valise: il y a trois sens empaquetés en un seul mot.» (6)

Selon Jacqueline Flescher les mots valises sont signifiants, non pas tellement a cause de sa signification spécifique, mais parce qu’ils embrassent deux éléments disparates. La signification, même si elle est indéfinie est néanmoins suggérée.

Non-sens visuel

William Charlton dans son article «Nonsense» (7) distingue trois façons du non-sens. Dans le «non-sens grammatical», une séquence de symboles peut échouer à faire sens par contravention aux règles de syntaxe ou de vocabulaire ou les deux. En général un énoncé qui ne respecte pas les lois grammaticales n’est que partialement nonsensique. Dans le «non-sens logique», les énoncés sont corrects grammaticalement, mais ils expriment ce que personne ne pourrait pas croire. Les règles grammaticales servent à prévenir le non-sens grammatical, c’est-à-dire à prévenir qu’un énoncé n’exprime rien, mais elles ne préviennent pas, et au contraire le permettent, l’expression de ce que personne ne pourrait pas croire, se demander ou désirer. Le «non-sens philosophique» contredit des lois philosophiques, par exemple celle qui dit que l’effet ne peut pas précéder la cause. Dans Alice nous retrouvons l’exemple de la reine blanche, qui dit que son doigt saigne parce qu’il va bientôt être coupé.

Charlton ne parle pas du non-sens visuel, mais nous croyons que cela mérite d’avoir une catégorie propre. Dans le non-sens visuel ce que nous voyons ne réfère pas à ce que nous croyons qu’il réfère. La peinture de Magritte rentrerait dans cette catégorie.

Ce qui vaut pour la peinture de la pipe vaut aussi pour les autres tableaux de Magritte. Avoir à l’esprit que les objets donnés à voir par le peintre ne sont pas de symboles ni substituent pas les objets «réels», peut nous servir comme clé de lecture de toute son œuvre picturale et nous indiquer la direction qu’il faut suivre au moment de nous confronter à elle.

Prenons par exemple une des versions du tableau intitulé La clef des songes, celle où l’on peut voir, repartis symétriquement en quatre cases dans la toile, quatre objets représentés avec le même soin que la pipe. Ces objets sont: une valise, un canif, une feuille d’arbre et une éponge. Chaque image a, à mode de sous-titre, un mot que l’on voudrait descriptif: pour la valise c’est le ciel, pour le canif, l’oiseau, pour la feuille d’arbre, la table et pour l’éponge, l’éponge. Bizarrement c’est qui nous choque le plus dans ce tableau ce n’est que les mots ne coïncident pas avec les images, chose déjà assez étonnante, mais nous sommes surtout frappés par la dernière coïncidence entre le dessin d’une éponge et le mot éponge. Nous sommes frappés par notre propre bêtise car nous nous attendions à trouver aussi un décalage entre l’image et le mot. Que s’est-il passé dans ce tableau? Nous croyons ne pas nous tromper si nous disons que Magritte a fait jouer les lois du non-sens car c’est la même étrangeté que nous retrouvons chez Lewis Carroll.

Effectivement, dans De l’autre côté du miroir, Alice demande à Humpty-Dumpty de lui expliquer le poème Jabberwocky, poème très hermétique et célèbre par son abondance en mots-valises. Humpty-Dumpty, tout en parodiant un adulte ou un professeur, lui donne l’interprétation du poème. C’est qui nous semble remarquable de cette explication, c’est que de tous les mots qu’il explique ou définit d’une manière très arbitraire et amusante, il y en a un —et seulement un— qui existe vraiment en anglais, c’est le mot gyre, tourner en rond (8).Cette étrange opération que l’on trouve dans les deux auteurs comme un piège, c’est ce qui fait fonctionner le non-sens.

Comme nous l’avons déjà vu, le non-sens nécessite, pour être véhiculé, la même structure que le sens. C’est en conservant les apparences qu’un auteur arrive à faire du non-sens; pour ce faire il a deux possibilités, l’une consiste à réduire la brèche entre un mot et sa signification ce qui finit par durcir la relation, l’autre réside à en élargir l’écart et en affaiblissant la relation. (9)Pour Flescher l’essence du non-sens est la coïncidence absolue entre le mot et le référent. Le sens est souvent purement physique ou factuel. Il ne laisse pas de place à la spéculation ou à la suggestion, et ne référe, donc, à rien au-delà de lui- même. Il est, d’une certaine façon, autonome. Malgré la nécessité de signifier, le pouvoir de signification est réduit au minimum. (10)

Cette séparation entre signifiant et signifié est ce qui permet à Magritte d’affirmer, en toute confiance, que «Ceci n’est pas une pipe». Magritte montre en images l’arbitraire de la relation. Nous trouvons ici quelque chose de capricieux dans le geste, qui nous rappelle comment Humpty-Dumpty fait dire aux mots ce qu’il veut qu’ils disent:

« -Quand moi, j’emploie un mot », déclara le Gros Coco d’un ton assez dédaigneux, « il veut dire exactement ce qu’il me plaît qu’il veuille dire… ni plus ni moins.
-La question est de savoir si vous pouvez obliger les mots à vouloir dire des choses différentes.
-La question est de savoir qui sera le maître, un point c’est tout. »
Alice fut beaucoup trop déconcertée pour ajouter quoi que ce fût. Aussi, au bout d’un moment, le Gros Coco reprit: « Il y en a certains qui ont un caractère impossible… surtout les verbes, ce sont les plus orgueilleux… Les adjectifs, on en fait tout ce qu’on veut, mais pas les verbes… Néanmoins je m’arrange pour les dresser tous tant qu’ils sont, moi! Impénétrabilité! Voilà ce que je dis, moi!
-Voudriez-vous m’apprendre, je vous prie, ce que cela signifie? demanda Alice.
-Voilà qui est parler en enfant raisonnable », dit le Gros Coco d’un air très satisfait. « Par « impénétrabilité », je veux dire que nous avons assez parlé sur ce sujet, et qu’il vaudrait mieux que tu m’apprennes ce que tu as l’intention de faire maintenant, car je suppose que tu ne tiens pas à rester ici jusqu’à la fin de tes jours.
-C’est vraiment beaucoup de choses que vous faites dire à un seul mot », fit observer Alice d’un ton pensif.»
(11)

 


 

(1) Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 41
(2)
Gilles Deleuze, Logique du sens, Paris, Éditions de Minuit, 1969, p. 88
(3)
Mary R. Haight, Nonsense, paper lu à la conférence annuelle de la British Society of Aesthetics, 1971, p: 247-256
(4
) William Charlton, Nonsense, British Journal of Aesthetics, 1977, p.364-360
(5)
Jacqueline Flescher, The language of nonsense in Alice, Yale French Studies, The child’s parts, n° 43, Yale University Press, 1969-1970, p.:128-144
(6)
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, Barcelone, Folio Classique, 2006, p. 276
(7)
CHARLTON, William, Nonsense, British Journal of Aesthetics, 1977, p.364-360
(8)
Lewis Carroll,  The best of Lewis Carroll, New Jersey, Castle Books, 1992, p.240
(9)
Jacqueline Flescher, The language of nonsense in Alice, Yale French Studies, The child’s parts, n° 43, Yale University Press, 1969-1970, p.:128-144
(10)
Jacqueline Flescher, The language of nonsense in Alice, Yale French Studies, The child’s parts, n° 43, Yale University Press, 1969-1970, p, 137
(11)
Lewis Carroll, De l’autre côté du miroir, Barcelone, Folio Classique, 2006, p.274