A propos du nonsense (ceci n’est pas…)

Michel Foucault. Ceci n’est pas une pipe

Michel Foucault, dans son livre Ceci n’est pas une pipe, se demande: Et si «Ceci n’est pas une pipe», le tableau qui a pour titre La trahison des images, était un calligramme fait et défait par Magritte avec soin?
Il faut peut-être rappeler qu’un calligramme est une composition visuelle, formée d’un texte disposé de telle manière que ses lettres dessinent une image facilement reconnaissable. Ce dessin a, en général, un rapport au contenu du texte. Il est possible aussi que le texte ai un sens différent de l’image (et l’on verra que c’est le cas de Ceci n’est pas une pipe). C’est Guillaume Apollinaire qui a inventé ce mot-valise, formé des mots calligraphie et idéogramme, et dont le principe de son application dans la pratique donnait comme résultat un poème visuel. L
a poésie et le mystère sont fondamentales dans les recherches de Magritte.

Nous disions que le calligramme opère de la manière suivante : le texte reprend sa position en bas de l’image, comme légende ; l’image, elle, remonte au ciel et se libère du poids du discours, elle redevient silencieuse comme toute image. Mais tous cela n’est vrai qu’en apparence, car si l’on regarde une deuxième fois, l’on y voit que les mots sont dessinés par la même main et avec les mêmes matériaux utilisés pour dessiner l’image, « ce sont des mots dessinant des mots »[1] ; et que l’image garde à son tour quelque chose de son ancienne condition de calligramme dans sa texture par exemple, formée de petits signes juxtaposés. Ils gardent aussi, tous les deux, de son passé l’impossibilité d’être « lus » au même temps. « Malgré l’apparence, le calligramme ne dit pas, en forme d’oiseau, de fleur ou de pluie : « ceci est une colombe, une fleur, une averse qui s’abat » ; dès qu’il se met à le dire, dès que les mots se mettent à parler et à délivrer un sens, c’est que l’oiseau s’est déjà envolé, et que la pluie a séchée. »[2]

Le supposé calligramme, s’il a une fois existé, est désormais séparé en deux par une mince frontière, par le petit espace blanc ignoré par tout le monde, « le sable calme de la page »[3] entre l’image et le texte. Le calligramme est montré en son essence ; mais il n’avait jamais réussi à nous tromper, même pas quand il se voulait une seule unité à double référence, parce que nous savions bien que texte et image ne peuvent pas être « lus » au même temps.

La séparation montre une évidence et c’est le mot « ceci » qui nous donne la clé et qui nous ouvre la porte de la lecture, nous commençons à lire le mot « ceci » et nous voilà déjà dans l’antichambre du discours. La pipe a disparu. Le professeur, qui avait commencé à dire aux élèves « ceci est une pipe », s’est aperçu que ce qu’il considérait comme un savoir incontestable n’était pas tout à fait vrai, que «  « ceci n’est pas une pipe, mais le dessin d’une pipe », « ceci n’est pas une pipe mais une phrase disant que c’est une pipe », « la phrase : « ceci n’est pas une pipe » n’est pas une pipe » ; « dans la phrase « ceci n’est pas une pipe » ceci n’est pas une pipe : ce tableau, cette phrase écrite, ce dessin d’une pipe, tout ceci n’est pas une pipe »[4]


Les deux principes de la peinture classique

Foucault détecte et analyse les deux principes qui ont régi la peinture du quinzième au vingtième siècle et qui constituaient sa tension. Le premier affirmait la « séparation entre représentation plastique (qui implique la ressemblance) et référence linguistique (qui l’exclut) » [5] et le deuxième posait « l’équivalence entre le fait de la ressemblance et l’affirmation d’un lien représentatif ». [6] S’il parle de tension c’est parce qu’il y avait dans la peinture classique un jeu de forces : la peinture, excluant de par sa nature tout signe linguistique, elle renvoyait au discours par l’affirmation de la ressemblance aux choses du monde qu’elle montrait. De ce fait l’on peut dire que la peinture était très silencieuse (elle l’a toujours été) tout en parlant beaucoup (et même trop).

Le premier principe se réfère à deux systèmes, un système visuel et l’autre textuel. Il n’y a pas de mélange ou d’entrecroisement : il y a, soit subordination de l’image au texte, soit l’inverse. Il y a un ordre hiérarchique, de sorte que les deux ne se présentent au lecteur-spectateur jamais au même temps.

Selon Foucault, la peinture de Magritte [7] sépare « soigneusement, cruellement, » l’élément graphique de l’élément plastique. Même si texte et image peuvent cohabiter dans la toile, la plupart du temps le texte conteste l’image et nous oblige à repenser là même son identité. C’est pareil pour les titres des tableaux, souvent inventés après coup et par d’autres et que Magritte conserve pour une question de dénomination. Selon Magritte,

« Les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres. La relation entre le titre et le tableau est poétique, c’est-à-dire que cette relation ne retient des objets que certaines de leurs caractéristiques habituellement ignorées par la conscience, mais parfois pressenties à l’occasion d’événements extraordinaires que la raison n’est point encore parvenue à élucider. »[8]

Les tableaux de Magritte combinent les graphismes et les éléments plastiques de sorte que l’on perçoit tout de suite l’étrangeté des rapports, voire de « non-rapports », qu’il y a entre eux. Ses tableaux sont une constatation immédiate de l’impossibilité d’être lecteur et spectateur à la fois. Foucault : « Et pourtant dans cet espace brisé et en dérive, d’étranges rapports se nouent, des intrusions se produisent, des brusques invasions destructrices, des chutes d’images au milieu des mots, des éclairs verbaux qui sillonnent les dessins, et les font voler en éclats. »[9]

Le deuxième principe évoque une manie propre à l’homme, c’est le fait de vouloir toujours trouver le référent derrière l’image (ceci est cela…). La peinture du vingtième siècle a été faite, dans la plupart des cas, contre ce principe. Et bien que, comme nous l’avons déjà remarqué, la peinture de Magritte semble ne pas s’opposer à ce principe parce qu’il continue à se servir des techniques traditionnelles de représentation, il ne garde de ces techniques que sa capacité de décrire les apparences, car derrière les rideaux, si présents dans ses tableaux, il n’y a rien.

Dans sa quête du semblable, Magritte ne cherche jamais à alourdir la ressemblance avec le poids de l’affirmation ; au contraire il détruit les liens entre équivalence et ressemblance et garde de ce rapport la partie propre à la peinture, éliminant ce qui relève de l’ordre du discours. Foucault décrit la peinture de Magritte comme la peinture du « Même », libérée du « comme si » Nous pouvons dire avec Didier Ottinger que Magritte peint la peinture.[10]

Le problème de la ressemblance est l’un des plus développés dans les écrits de Magritte et c’est le point central dans les lettres qu’il a envoyées à Foucault. Magritte a beaucoup répété que les choses ont des rapports de similitude entre elles, comme les petits pois qui sont semblables visibles (forme, couleur) et invisiblement (goût, texture) ; mais que « la ressemblance n’appartient qu’à la pensée : elle ressemble en devenant le monde qui se manifeste invisiblement (idées, sentiments, sensations) et visiblement (personnes, ciels, montagnes, meubles, solides, inscriptions, images, etc.). » [11]

Selon Foucault, Magritte fait jouer la similitude, qui fonctionne en séries sans hiérarchie, contre la ressemblance, qui a un « patron » ou élément original qui prescrit et classe. « La ressemblance sert à la représentation, qui règne sur elle ; la similitude sert à la répétition qui court à travers elle. » [12]

On à beau chercher des liens entre représentation et représenté dans les tableaux de Magritte, tout est détruit. Les objets représentés avec soin ne fonctionnent guère comme dans les autres tableaux, ce que l’on voit ici ce n’est pas ce que l’on croit que c’est. Étrange paradoxe car la peinture de Magritte semble vouloir décrire avec méticulosité les objets de notre réalité la plus ordinaire.

 


 

[1] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 24

[2] Ibid., p. 27

[3] Ibid., p. 33

[4] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 37

[5] Ibid., p. 39

[6] Ibid., p. 42

[7] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 45

[8] René Magritte, Écrits Complets, Saint-Amand-Montrond, Flammarion, 2001, p. 326

[9] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 48

[10] Didier Ottinger, Nom d’une pipe! ou comment Magritte rêva d’expédier Hegel en vacances, Paris, L’Echoppe, 2007, p.31

[11] René Magritte, Écrits Complets, Saint-Amand-Montrond, Flammarion, 2001, p. 579

[12] Michel Foucault, Ceci n’est pas une pipe, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 61